Le fourgon électrique des sapeurs-pompiers de Paris (1899)


Les départs attelés

A l’aube du XXème siècle les départs pour feu des sapeurs-pompiers de Paris sont constitués du premier départ, formé de la voiture de départ attelé et d’une échelle et d’un renfort en deuxième départ, s’il s’avère nécessaire, formé d’une pompe à vapeur et d’un fourgon de matériels, équipé comme le départ attelé. Ces trois engins sont hippomobiles1Chaque engin est attelé à deux solides percherons !.

Départ attelé de la Caserne Sévigné en 1896
Départ attelé de la Caserne Sévigné en 1896

Le départ attelé,  qui constitue de fait un premier secours, transporte le personnel (14 hommes), des échelles à crochet et à coulisses, divers matériels et un dévidoir de 160 mètres de tuyaux. Il n’anime pas de pompe, les bouches à incendie sont en général suffisamment nombreuses à Paris pour ne pas mobiliser en premier départ un engin-pompe pour un feu dont l’importance n’est pas encore connu. Mais si la pression des bouches d’incendie sollicitées est trop faible ou s’il faut établir un nombre important de lances, la pompe à vapeur, qui se tient prête, est engagée. Elle l’est systématiquement pour un départ pour feu la nuit.

Si ce départ constitué, mis en place en 1888, est efficace il pose toutefois deux problèmes impactant les délais d’acheminement et d’intervention. Les engins doivent être attelés, ce qui retarde le départ, et la montée en pression de la pompe à vapeur nécessite un délai supplémentaire.

Par ailleurs la centaine d’engins mis en œuvre par les pompiers de Paris nécessite le maintien en casernes de près de 250 chevaux2Les grands feux du siècle, Jean-Claude DEMORY, E-T-A-I, 1999, ISBN 2-7268-8461.. Cela mobilise un effectif important de pompiers palefreniers et un coût certain.

L’arrivée de la traction automobile

Course sans chevaux (1894)
Course sans chevaux (1894)

Nous sommes à l’extrême fin du 19ème siècle et l’épopée de l’automobile est lancée…

Ainsi le Petit Journal, un des quatre plus grands quotidiens français, organise en 1894 une course de voiture sans chevaux entre Paris et Rouen. C’est la première compétition automobile de l’histoire de l’automobile3C’est aussi le Petit Journal qui avait organisé, trois ans plus tôt, la fameuse course cycliste du Paris-Brest.. Au départ de Paris des voitures fonctionnant au pétrole, à la vapeur ou à l’électricité.

L’idée de mettre en œuvre des véhicules auto portés au sein d’un service incendie, des automobiles, fait son chemin, là où la rapidité de mise en œuvre des moyens et leur mobilité sont primordiales.

Le fourgon d’incendie électrique

Le fourgon d'incendie électrique
Le fourgon d'incendie électrique

Arthur Constantin Krebs4Arthur Krebs est officier ingénieur Régiment de sapeurs-pompiers de Paris 1890 à 1897 puis a rejoint l’industrie en prenant la direction de Panhard & Levassor. Il a activement participé à la modernisation des moyens du Régiment. Il a par exemple déposé un brevet de pompe à vapeur, modèle 1888, mise en départ par les pompiers de Paris., chef de bataillon au Régiment de sapeurs-pompiers de Paris, conçoit un fourgon électrique5Au départ, le véhicule électrique semblait plus performant: simplicité de maniement, silence, démarrage immédiat, pas d’odeur, ni de vitesses difficiles à passer…. Il devait être mis en mouvement promptement et se déplacer rapidement quelles que soient les conditions météorologiques (neige, verglas, gel…), embarquer personnels et matériels et donc offrir une bonne puissance en réserve. Les accidents de terrain sont peu nombreux à Paris mais les hauteurs ne manquent pas: Montmartre, Belleville…

Les ateliers du Régiment6Deux ateliers, bois et fer, emploient, en 1900, plus de cinquante personnels appartenant à plusieurs corps de métiers.se mettent au travail sous la direction du capitaine-ingénieur Cordier et l’aide du major-ingénieur Vuilquin.
Ils réalisent en 1899 un fourgon d’incendie à traction électrique, la première du genre appliquée à un engin d’incendie. Sa caisse est montée sur un châssis en acier en U cintré. L’avant repose sur un essieu brisé7Contrairement aux essieux rigides, les essieux brisés sont des essieux pouvant comporter un ou deux points d’articulations. Ils permettent de rendre les suspensions des roues indépendantes l’une de l’autre, ce qui permet de mieux gérer l’inclinaison transversale du véhicule sur un plan oblique. et est maintenu par une suspension à trois ressorts. L’arrière est fixé, quant à lui, sur un essieu ordinaire et est maintenu par une simple suspension.
Le fourgon est long de 3.25 mètres et large de 1.95 mètres. Il déplace près de trois tonnes en ordre de marche, c’est à dire avec son équipement incendie et son équipage de six hommes.

Le fourgon d'incendie électrique en ordre de marche
Le fourgon d'incendie électrique en ordre de marche

L’énergie est fournie par un accumulateur Bouquet, Garcin & Schivre, d’un poids de plusieurs centaines de kg, d’une capacité de près de 200 ampères-heure8L’ampère-heure ou ampèreheure est une unité de charge électrique. C’est la quantité de charges traversant la section d’un conducteur parcouru par un courant d’intensité de 1 ampère pendant 1 heure.. Cette batterie est située sous l’engin, enfermée dans une caisse métallique, elle même suspendue entre les deux essieux et maintenue par des ressorts.

La batterie alimente un moteur électrique de 4 kW qui offre à l’engin une autonomie de quatre à cinq heures avec une vitesse de 15 à 20 km/h. La traction s’exerce par une bielle réglable par paliers qui tend une chaine.

Le poste de conduite, à deux conducteurs, comporte un volant de vitesse permettant de sélectionner quatre vitesses avant et deux vitesses arrière et un volant de direction ainsi qu’un frein mécanique. Les conducteurs ont accès à des instruments de mesures: un ampèremètre, un voltmètre.. et également à un coupe circuit.

L’équipement incendie

Le fourgon d'incendie électrique en reconnaissance
Le fourgon d'incendie électrique en reconnaissance

Le fourgon d’incendie est destiné à remplacer le départ attelé. De ce fait il n’est pas équipé d’une pompe. Il transporte le personnel, des échelles à coulisses et à crochets, des lampes électriques, une boite de pansements, une clé de barrage pour le gaz, une pince universelle, une hache et une hachette, une commande, des cordages, trois lances, une retenue, une division, un casque respiratoire et son compresseur d’air…

Un dévidoir mobile de 160 mètres de tuyaux de 70 mm de diamètre est placé à l’arrière. En position haute lorsque le fourgon est en ordre de marche, il est déposé au sol par un treuil commandé par un volant situé sur le côté. Il est relevé par le même dispositif. 40 mètres de tuyaux de 40 mm de diamètre se trouvent dans le coffre situé entre les sièges arrières.
Une prise de courant situé en poste de conduite permet d’alimenter des lampes à arc9Une lampe à arc est un système procurant de la lumière à l’aide d’électricité sous forme d’un arc électrique. pour les interventions de nuit ou des reconnaissances.

Le fourgon embarque un équipage de six hommes. Deux se placent au poste de conduite à l’avant et deux sur chacune des deux banquettes à l’arrière et dos à dos. Le premier fourgon mis en service est en départ depuis la caserne de Château d’eau.

Une belle innovation

M. le préfet Lépine et le Colonel Vuilquin
M. le préfet Lépine et le Colonel Vuilquin

En juillet 1899 le préfet Lépine félicite le major-ingénieur Vuilquin et le capitaine ingénieur Cordier pour la conception et la réalisation du premier fourgon électrique: Cette initiative place désormais le corps des sapeurs-pompiers de Paris au premier rang de toutes les compagnies de sapeurs d’Europe et d’Amérique. C’est en effet, la première application de l’électricité à la traction du matériel incendie que viennent de réaliser les sapeurs-pompiers Vuilquin et Cordier.

Deux fourgons d’incendie électriques sont présents à l’Exposition Universelle de 1900 à Paris dans le cadre du dispositif de sécurité. Ils y sont particulièrement remarqués par le jury chargé d’évaluer les innovations.

L’innovation sera poursuivie avec l’arrivée d’une voiture pompe électrique un an plus tard, en 1900, et d’une échelle Gugumus, en 1902,  également sur porteurs à traction électrique. L’ensemble des trois engins constitue un départ .

Notes

1 Chaque engin est attelé à deux solides percherons !
2 Les grands feux du siècle, Jean-Claude DEMORY, E-T-A-I, 1999, ISBN 2-7268-8461.
3 C’est aussi le Petit Journal qui avait organisé, trois ans plus tôt, la fameuse course cycliste du Paris-Brest.
4 Arthur Krebs est officier ingénieur Régiment de sapeurs-pompiers de Paris 1890 à 1897 puis a rejoint l’industrie en prenant la direction de Panhard & Levassor. Il a activement participé à la modernisation des moyens du Régiment. Il a par exemple déposé un brevet de pompe à vapeur, modèle 1888, mise en départ par les pompiers de Paris.
5 Au départ, le véhicule électrique semblait plus performant: simplicité de maniement, silence, démarrage immédiat, pas d’odeur, ni de vitesses difficiles à passer…
6 Deux ateliers, bois et fer, emploient, en 1900, plus de cinquante personnels appartenant à plusieurs corps de métiers.
7 Contrairement aux essieux rigides, les essieux brisés sont des essieux pouvant comporter un ou deux points d’articulations. Ils permettent de rendre les suspensions des roues indépendantes l’une de l’autre, ce qui permet de mieux gérer l’inclinaison transversale du véhicule sur un plan oblique.
8 L’ampère-heure ou ampèreheure est une unité de charge électrique. C’est la quantité de charges traversant la section d’un conducteur parcouru par un courant d’intensité de 1 ampère pendant 1 heure.
9 Une lampe à arc est un système procurant de la lumière à l’aide d’électricité sous forme d’un arc électrique.