L’explosion du fort de la Double-Couronne (1916) : Les pompiers de Paris face au chaos
L'action des sapeurs-pompiers en temps de guerre


En pleine Première Guerre mondiale, alors que les yeux sont tournés vers le front de Verdun, une déflagration cataclysmique secoue la banlieue parisienne. Le 4 mars 1916, l’explosion du fort de la Double-Couronne à Saint-Denis, à une dizaine de kilomètres au nord de Paris, transforme un quartier ouvrier en champ de bataille, mettant à rude épreuve les sapeurs-pompiers de Paris.

Un arsenal aux portes de Paris

Édifié au XIXe siècle pour protéger la capitale, le fort de la Double-Couronne (situé à l’actuelle place du Barrage1Le barrage dont il est question ici fait référence au rôle défensif initial du fort de la Double-Couronne. Comme celui de l’Est, Il forme un barrage physique et d’artillerie placé sur un grand axe (la route de Lille) et est destiné à empêcher une armée ennemie de marcher sur Paris.) a perdu sa fonction défensive dès 1914 pour devenir un rouage essentiel de l’effort de guerre. Transformé en dépôt de munitions, il abrite des tonnes de poudre, d’obus et de grenades destinés aux poilus.

Plan de Saint-Denis (XIXè siècle)
Plan de Saint-Denis (XIXè siècle)

Avant l'explosion
Avant l'explosion

Après l'explosion
Après l'explosion

Un champ de ruines
Un champ de ruines

Le Fort après l'explosion
Le Fort après l'explosion

Place du Barrage
Place du Barrage

Rue de la République
Rue de la République

La rue Marcel Paul
La rue Marcel Paul

La rue Marcel Paul
La rue Marcel Paul

Ce samedi 4 mars, à 9h20, l’irréparable se produit. Une étincelle ou une manipulation malheureuse déclenche une explosion d’une puissance inouïe. Le souffle est ressenti jusqu’au centre de Paris. A Saint-Denis, les vitres volent en éclats et les toitures des maisons ouvrières s’effondrent comme des châteaux de cartes.

Les moyens des pompiers de Paris en 1916

En 1916, le Régiment de sapeurs-pompiers de Paris est en pleine transition technologique. Si les chevaux sont encore présents dans certaines casernes, ce sont les véhicules à moteur (les autopompes) qui ont été les fers de lance de l’intervention à Saint-Denis, car ils permettaient d’acheminer rapidement des renforts depuis les casernes parisiennes.

  • Le premier secours Delahaye (Modèle 1913) : C’était l’engin le plus moderne et le plus rapide. Il transportait une équipe de six hommes et une petite réserve d’eau (400 litres) pour une attaque immédiate,
  • Le fourgon-pompe Delahaye-Farcot (Modèle 1906) : Véritable poids lourd de l’époque, cet engin était équipé d’une puissante pompe centrifuge (débit de 120 m³/h). Il était utilisé pour alimenter les lances à partir des points d’eau ou du canal de Saint-Denis,
  • L’échelle sur porteur Delahaye 27E de 19 mètres, l’échelle automobile pivotante Magirus de 26 mètres sur porteur Delahaye 27D. Les échelles ont été utilisée principalement pour les immeubles de la rue de Paris soufflés par l’explosion, afin d’atteindre les étages supérieurs menaçant de s’effondrer,
  • Les voitures d’étaiement à traction hippomobiles. Des équipes spéciales de sapeurs (charpentiers, puisatiers, mineurs, etc.,) existaient dès 1911 dans les stations-centres d’étaiement : Châteaudun (9e arrondissement), Port-Royal (13e arrondissement), Sévigné (4e arrondissement) et Vaugirard (15e arrondissement). Ces casernes ont été choisies pour leur positionnement en croix dans Paris, permettant de couvrir rapidement les zones à forte densité de vieux bâtis.

L’action héroïque des sapeurs-pompiers

Dès l’alerte, c’est une véritable armada qui converge vers le nord de la Seine. Le Régiment de sapeurs-pompiers de Paris mobilise ses unités.  Ceux du poste de Saint-Denis répondent en premier appel. Les premiers sur les lieux, ses hommes affrontent l’épicentre du désastre pour tenter d’extraire les survivants.

Sont engagés les sapeurs-pompiers des casernes de la banlieue Nord : Aubervilliers, Saint-Ouen, Drancy, Gennevilliers, Garenne-Colombe, Levallois-Perret…

Plusieurs casernes du nord de Paris ont envoyé des détachements immédiats en renforts : Bitche, Château-Landon, Chaligny, Port-Royal, Champerret…

Au total, plus de 200 pompiers ont été engagés sur le site durant les premières 48 heures. Leur travail était extrêmement périlleux car les explosions de munitions dans les casemates du fort se sont poursuivies par intermittence tout au long de la journée du 4 mars.

Des difficultés hors normes : le danger sous chaque décombre

L’intervention des pompiers de 1916 ne ressemble à aucun incendie urbain classique. Les hommes du Régiment font face à des obstacles critiques :

  • La menace de la réplique : le feu couve sous des milliers d’obus qui n’ont pas encore explosé. Chaque jet de lance, chaque déplacement de gravât est un pari avec la mort,
  • Un personnel de guerre : Beaucoup de pompiers professionnels sont alors au front. Les secours sont composés de réservistes et de jeunes recrues qui doivent improviser face à des scènes de guerre en pleine ville,
  • Les gaz toxiques : Sans les appareils respiratoires modernes, les fumées de combustion des poudres brûlent les poumons des sauveteurs, rendant les recherches de victimes épuisantes et hachées,
  • L’accès ruiné : Les rues adjacentes, jonchées de débris de béton et de verre, bloquent la progression des véhicules. Les pompiers doivent souvent acheminer leur matériel lourd à bout de bras.

L’organisation des secours

Si les sapeurs-pompiers ont été en première ligne, la catastrophe du fort de la Double-Couronne a nécessité une mobilisation interservices massive. En 1916, Saint-Denis est une zone stratégique pour l’effort de guerre, ce qui explique l’intervention rapide de nombreux acteurs militaires et civils.

  • Le fort étant un ouvrage militaire, l’armée a immédiatement pris le contrôle des opérations. Les sapeurs du 8ème régiment du génie (dont certains étaient stationnés au Mont Valérien) Interviennent pour rétablir les communications coupées par la déflagration. Également les artilleurs du 24ème régiment d’artillerie. Bien qu’ils comptent de nombreuses victimes dans leurs rangs, les survivants de ce régiment ont aidé à sécuriser les munitions éparpillées pour éviter de nouvelles explosions. Des soldats territoriaux sont réquisitionnés pour déblayer les rues de Saint-Denis à la pelle et à la pioche, afin de permettre le passage des secours,
  • La Police et la Gendarmerie. Leur rôle a été crucial pour maintenir l’ordre dans une ville en état de choc. Des agents de police et des gendarmes ont été déployés pour empêcher les curieux d’approcher (le risque de sur-explosion était réel) et pour prévenir les pillages dans les maisons dont les devantures et les portes avaient été soufflées,
  • La Croix-Rouge et le Service de Santé. Les structures hospitalières locales ont été rapidement saturées. Sont intervenues en renfort les infirmières de la Croix-Rouge qui ont porté les premiers soins aux civils blessés par les bris de verre et les effondrements. Des postes de secours improvisés ont été montés dans les écoles et les bâtiments publics proches du Barrage. Les médecins militaires ont assuré le triage des victimes les plus gravement atteintes avant leur transfert vers les grands hôpitaux parisiens (comme l’hôpital Lariboisière),
  • La Compagnie des tramways de Paris et du département de la Seine (TPDS). Elle exploitait la ligne de tramway Saint-Denis/Opéra qui passait à proximité du fort. Une rame a eu toutes ses vitres pulvérisées par le souffle. Le personnel de la compagnie a participé au déblayage immédiat des rails pour permettre l’acheminement de renforts par la voie ferrée urbaine,
  • Les Autorités Civiles et l’État. La présence dès les premières heures de personnalités comme le Général Gallieni ou le président Poincaré montre que l’événement a été géré comme une affaire d’État, visant à rassurer la population de l’arrière.

Le transport des blessés est assuré par des ambulances des pompiers de Paris, de la Croix-Rouge Française, du Service de santé des armées, de la préfecture de police de Paris…

Il est important de noter qu’en 1916, le Régiment n’assure pas encore le transport des blessés. Il assure une mission en premier secours (pansements, réanimation). Le transport est assuré par les ambulances de la Préfecture de Police ou de l’Assistance Publique, qui sont souvent hippomobiles. Le Régiment possède toutefois quelques véhicules sanitaires uniquement pour ses propres hommes blessés au feu, stationnés à l’État-Major (Vieux-Colombier). Ils sont rejoints en 1916, du fait de la Guerre, par des ambulances automobiles réparties dans les secteurs les plus exposés. Elles n’étaient pas dans toutes les casernes, mais principalement dans les centres de secours importants comme Sévigné, Chaligny, Vieux-Colombier et Masséna.

Devant le nombre important de victimes des moyens de fortune ont été utilisés. Les voitures de livraison, les charrettes des usines de la Plaine ont été réquisitionnés pour évacuer les blessés vers les hôpitaux. Les lignes de tramway Paris-Saint-Denis, bien que partiellement endommagées par le souffle, ont même servi à acheminer les blessés légers vers les hôpitaux de la capitale pour désengorger Saint-Denis.

Un poste de secours central a été établi à la Mairie de Saint-Denis. Les blessés y reçoivent les premiers soins avant d’être dirigés vers l’Hôpital de Saint-Denis ou évacués vers les hôpitaux parisiens comme Lariboisière.

Un bilan lourd et une mémoire gravée

Le bilan humain est tragique : près de 39 morts et une centaine de blessés. Le 8 mars, des obsèques nationales sont organisées en présence du président Raymond Poincaré. La caserne de Saint-Denis devient alors le lieu de recueillement de toute une nation, transformée en chapelle ardente.

Le bilan matériel est énorme :

  • de 0 – 500 mètres de l’explosion : destruction totale des bâtiments du fort et des maisons ouvrières adjacentes,
  • de 500 mètres à 2 kilomètres de l’explosion : toitures arrachées, vitres brisées (jusqu’au centre-ville de Saint-Denis), de nombreux vitraux de la Basilique ont été soufflés,
  • Plus de 5 kilomètres de l’explosion : déflagration entendue et ressentie à Paris (Montmartre).

Au-delà de l’émotion, cette catastrophe marquera l’histoire du droit français. L’arrêt Regnault-Desroziers qui en découlera forcera l’État à reconnaître sa responsabilité sans faute pour le risque créé par le stockage d’explosifs en zone urbaine.

Ce n’était pas la première catastrophe au sein d’une une usine de guerre puisque un tel drame s’était déjà produit à Paris à Tolbiac en octobre 1915, ni la dernière puisque il s’en produira une autre à La Courneuve en mars 1918.

L’archive par l’image

Fidèle à sa mission de chroniqueur du quotidien, l’éditeur ELD2Ernest Le Deley (1859-1917) est un des plus grands éditeurs et imprimeurs de cartes postales français de la Belle Époque. a immédiatement dépêché ses photographes sur les lieux pour saisir, sur le vif, les stigmates de la catastrophe. Une série de cartes postales a été produite, figeant pour l’éternité l’ampleur du drame sur le papier. Ces clichés, bien plus que de simples souvenirs, sont devenus d’inestimables documents d’archives, transformant une actualité brûlante en une mémoire visuelle collective.

C’est une sélection de certains de ces documents d’époque qui illustrent en grande partie de ce dossier.

Voir aussi

Le premier secours Delahaye de 1913 des pompiers de Paris
Le fourgon-pompe Delahaye-Farcot modèle 1906 des sapeurs-pompiers de Paris

 

L'action des pompiers en temps de guerre

Une échelle allemande à Marseille (1944)
Un marin-pompier à Marseille (1943/1944)
Le prix de la Liberté (Carentan, 1944)
Les bateaux-pompes américains durant la Seconde guerre mondiale (1941-1945)

Notes

Notes
1 Le barrage dont il est question ici fait référence au rôle défensif initial du fort de la Double-Couronne. Comme celui de l’Est, Il forme un barrage physique et d’artillerie placé sur un grand axe (la route de Lille) et est destiné à empêcher une armée ennemie de marcher sur Paris.
2 Ernest Le Deley (1859-1917) est un des plus grands éditeurs et imprimeurs de cartes postales français de la Belle Époque.