Les Gardes-Pompes de Marseille face au brasier de la Peste (1720)


Au cœur des cités du 18ème siècle, tandis que s’élèvent les fumées des brasiers purificateurs censés chasser les miasmes1Le miasme désignait une forme de gaz ou de brouillard toxique émanant de matières organiques en décomposition (cadavres, détritus), d’eaux stagnantes ou de marécages. C’est un concept central de l’histoire de la médecine avant la découverte des bactéries et des virus. de la peste, les gardes-pompes se tiennent aux aguets, formant un rempart indispensable entre l’obsession sanitaire du feu et le spectre d’un embrasement urbain.

Vue du Cours de Marseille pendant la peste
Vue du Cours de Marseille pendant la peste

Feu purificateur dans une rue de Londres
Feu purificateur dans une rue de Londres

Feu purificateur dans une rue de Marseille
Feu purificateur dans une rue de Marseille

Garde-pompe vers 1720
Garde-pompe vers 1720

La peste, trois siècles de terreur

Du VIe au XVIIIe siècle, la peste a agi comme un impitoyable faucheur de civilisations, anéantissant parfois plus du tiers de la population mondiale et laissant derrière elle un sillage de désolation sociale et de terreur.

La peste à Marseille en 1720

Le drame commence le 25 mai 1720. Le navire Le Grand-Saint-Antoine, de retour du Levant (Syrie), arrive dans la rade de Marseille. Il transporte une précieuse de soieries et de cotonnades destinée à la foire de Beaucaire. La cargaison contenait des puces porteuses du bacille Yersinia pestis. Dès que les ballots de soie ont été ouverts, les puces se sont propagées aux portefaix, puis aux quartiers populaires de la ville.
Les estimations des historiens, basées sur les registres de l’époque et les récits de Pichatty de Croissainte, font état d’un bilan terrifiant : entre 40 000 et 50 000 morts sur une population estimée à 90 000 habitants. C’est donc environ la moitié des habitants de la ville qui disparaît en quelques mois.

Face à l’invisible terreur de la contagion, les hommes du XVIIe siècle ne disposaient que de remparts dérisoires : des masques d’oiseaux emplis d’aromates, des prières collectives et de grands brasiers de soufre, espérant vainement purifier un air que l’on croyait alors porteur du mal.

La théorie des miasmes et le feu purificateur

À l’époque, on pensait que pour chasser la peste, il fallait nettoyer l’atmosphère. Les autorités ordonnaient l’allumage de grands brasiers dans les rues, souvent alimentés par des substances odorantes (soufre, goudron, plantes aromatiques…). L’objectif était de créer un courant d’air pour dissiper les supposées particules infectieuses.

La peste de Marseille en 1720

Dès le début de l’épidémie, les autorités (les échevins de Marseille) ont ordonné aux citoyens d’allumer des feux de joie et des brasiers dans toutes les rues. Chaque chef de famille devait entretenir un feu devant sa maison pendant trois jours et trois nuits. On ne se contentait pas de brûler n’importe quel bois de chauffage. Pour combattre la peste, on cherchait à créer une fumée épaisse, odorante et perçue comme purificatrice. Certains brasiers étaient publics. On y ajoutait du soufre qui était le désinfectant par excellence de l’époque, bien que son odeur soit suffocante. Pour masquer son odeur on ajoutait du bois de genièvre et de laurier, très utilisés pour leur fumée dense, le romarin et le thym censés assainir l’air, le bois de pin ou de sapin… Également du salpêtre pour augmenter l’intensité du feu.

On y brulait énormément de mobilier, mais pas seulement pour alimenter les feux de rue. C’était surtout une mesure d’hygiène radicale (et souvent désespérée) pour éliminer ce qu’on appelait les ferments de la maladie. Mais également, pour la même raison, les effets des défunts : literie, vêtements…
Il faut donc imaginer des milliers de brasiers dans des ruelles médiévales étroites, avec du vent (le Mistral) et des maisons à pans de bois.
Jamais pour Saint-Jean, ni pour aucun saint du Paradis, on n’a vu tant de feux. Chacun obéissait avec tant de zèle que ceux qui manquaient de bois brûlaient des chaises et les portes des armoires !(Extrait du journal de Pichatty de Croissainte).
Allumer et entretenir de tels feux dans une ville aux rues étroites et aux maisons en bois était évidemment extrêmement dangereux. Les gardes-pompes étaient chargés de surveiller ces brasiers pour éviter qu’une mesure sanitaire ne se transforme en incendie généralisé.
Ils tournaient sans relâche pour vérifier que ces feux ne se propageaient pas aux façades et s’assurer que les habitants n’utilisaient pas de combustibles trop dangereux qui projetaient des étincelles sur les toits.

Ils devaient également s’assurer que les pompes à bras étaient prêtes et que les réserves d’eau (puits, fontaines…) étaient accessibles, car la panique liée à l’épidémie rendait souvent la ville chaotique.

La surveillance était constante. Des détachements de gardes étaient postés à chaque carrefour. Leur rôle n’était pas seulement de maintenir le feu et surveiller les projections de braises sur les toits.

Les gardes-pompes et les échevins (magistrats municipaux) ont dû gérer un dilemme terrible : d’un côté, les médecins et les échevins demandaient plus de feu pour purifier l’air et de l’autre, les gardes-pompes et les autorités de police craignaient le feu pour ses risques de propagation aux habitations, préférant souvent le nettoyage à grande eau et le vinaigre pour désinfecter les rues.

Le saviez-vous ?

Lors de la peste de 1720, les pompes à bras ne furent pas seulement utilisées pour surveiller les incendies. Les autorités s’en servirent pour laver les rues et asperger les façades avec de l’eau vinaigrée, espérant ainsi chasser les miasmes de la maladie qui semblaient coller aux murs de la cité. Les chaînes de seaux étaient souvent composées de forçats (galériens) survivants, car la population civile était trop affaiblie ou terrifiée pour sortir de chez elle.

La présence attestée de pompes et l’action des gardes-pompes

  • Avant 1720 : Marseille possède déjà des pompes à la hollandaise. Ce sont des outils privés (appartenant à la Chambre de Commerce ou à l’Arsenal) ou achetés ponctuellement par la Ville. Ils sont là, mais sans organisation solide. Pichatty de Croissainte, Orateur de la Ville, conseiller juridique et porte-parole des échevins fait état de l’utilisation de moyens hydrauliques dans son journal2L’orateur de la Ville tenait une fonction juridique proche de celle de procureur ou de conseiller légal des échevins. Contrairement aux échevins qui changeaient régulièrement, il était un pilier de l’administration municipale, garant de la loi et des règlements. Son écrit, Journal abrégé de ce qui s’est passé en la ville de Marseille, depuis qu’elle est affligée de la contagion est bien plus qu’un simple journal : c’est le rapport d’intervention officiel de l’épidémie de Marseille.
  • En 1737 : C’est le passage à l’étape supérieure. Après le traumatisme de la peste, la ville réalise qu’elle a besoin d’un corps professionnel. 1737 marque souvent l’achat de pompes modernes standardisées et la mise en place d’un règlement définitif.

Ces machines n’étaient pas une nouveauté absolue. Dès la fin du XVIIe siècle, sous l’impulsion de l’ingénieur hollandais Jan Van der Heyden, ces pompes à bras  commencent à se diffuser dans les grands ports d’Europe (Voir notre article sur les pompes à bras). Marseille, en tant que premier port du Royaume, avait un besoin vital de protéger ses stocks de tissus, d’huiles et d’épices. Les échevins (les administrateurs de la ville) investissent dans l’achat de pompes stockées dans des dépôts stratégiques près de la Mairie et sur les quais du Port.

C’est dans le journal de Pichatty de Croissainte que l’on trouve la trace de l’ordre donné aux habitants d’allumer des feux de soufre devant chaque porte. Pichatty note la difficulté de faire respecter cette mesure : le bois manquait, et la peur que ces brasiers ne lèchent les façades des maisons (souvent dotées d’encorbellements en bois) était immense. Les gardes-pompes devaient alors patrouiller pour s’assurer que la purification ne se transforme pas en conflagration.
Il raconte comment les échevins ont dû recruter des forçats de l’Arsenal des Galères. Sous la surveillance de piqueurs et d’inspecteurs, ces hommes maniaient les pompes et les grappins. Pichatty souligne le courage de ceux qui sont restés pour encadrer ces opérations de secours improvisées.

Voir aussi

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Quand les pompiers de Paris sonnaient la berloque ! (1914 - 1918)
Une mission très spéciale pour les pompiers de Paris ! (1905)

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Les risques d'incendies dans les cités médiévales

Notes

Notes
1 Le miasme désignait une forme de gaz ou de brouillard toxique émanant de matières organiques en décomposition (cadavres, détritus), d’eaux stagnantes ou de marécages. C’est un concept central de l’histoire de la médecine avant la découverte des bactéries et des virus.
2 L’orateur de la Ville tenait une fonction juridique proche de celle de procureur ou de conseiller légal des échevins. Contrairement aux échevins qui changeaient régulièrement, il était un pilier de l’administration municipale, garant de la loi et des règlements. Son écrit, Journal abrégé de ce qui s’est passé en la ville de Marseille, depuis qu’elle est affligée de la contagion est bien plus qu’un simple journal : c’est le rapport d’intervention officiel de l’épidémie de Marseille.