Le Grand Feu de Saint-Pierre-et-Miquelon (1902)


Alors que l’année 1902 reste gravée dans les mémoires pour la tragédie de la Montagne Pelée en Martinique, un autre Saint-Pierre, à  l’autre bout de l’Atlantique Nord, vivait son propre calvaire. Retour sur l’incendie apocalyptique du 1er novembre 1902 qui a redessiné le visage de l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon.

Saint-Pierre-et-Miquelon
Saint-Pierre-et-Miquelon

Une Colonie au sommet de la Grande Pêche

En 1902, Saint-Pierre-et-Miquelon n’est pas encore une collectivité d’Outre-Mer, mais une colonie de plein exercice gérée par le Ministère des colonies. C’est un haut lieu de la pêche à la Morue.
L’archipel compte environ 6 500 habitants sédentaires, dont près de 5 800 regroupés dans la seule ville de Saint-Pierre. Mais à  cette population fixe s’ajoute, durant la saison, une population flottante de plusieurs milliers de marins Terre-neuvas venus de Bretagne, de Normandie et du Pays Basque. C’est une société cosmopolite de marins, d’armateurs et de fonctionnaires, logés dans une cité presque intégralement bâtie en bois de sapin.

Saint-Pierre-et-Miquelon vers 1900
Saint-Pierre-et-Miquelon vers 1900

Le Service incendie de Saint-Pierre, archipel à  risques

A Saint-Pierre, traditionnellement et à  la manière nord-américaine, les maisons sont construites en bois. Ce matériau, moins couteux et plus chaud que la brique ou la pierre, n’est évidemment pas ignifuge1Les bois résineux comme le pin s’enflamment facilement et produisent une flamme très chaude.. C’est pourquoi de nombreux incendies ont souvent détruit des quartiers entiers de Saint-Pierre.

Lors de la reprise de possession de la colonie en 1816, deux pompes à  incendie furent envoyées de métropole, l’une destinée à  Saint-Pierre, l’autre à  Miquelon. Toutefois, le commandant de la colonie préféra les conserver toutes les deux à  Saint-Pierre où le feu, disait-il, était beaucoup plus à  craindre.

La structure historique d’un service d’incendie qui s’est formé à  Saint-Pierre repose sur une compagnie de sapeurs-pompiers volontaires dont l’effectif a varié au cours des décennies. En 1902 le maire – Saint-Pierre devient une commune en 1872 – prend un arrêté pour réorganiser la compagnie qui est formée alors de 34 soldats du feu, officiers compris. Ils ont équipés de pompes à  bras (voir notre article), de manches et de seaux en toile. La compagnie est commandée par  le capitaine Pierre-Charles Hacala.

L'église entièrement détruite
L'église entièrement détruite

le Prélude : L’alerte du 16 octobre 1902

Quinze jours seulement avant la destruction du centre-ville, un premier avertissement frappe Saint-Pierre. Le 16 octobre 1902, un grave incendie se déclare dans le quartier commercial.

Les pompiers luttent plusieurs heures pour éviter que le feu ne gagne les grands entrepôts de morue et de sel. Les pompes à  bras sont déjà  sollicitées à  leur maximum, révélant des signes d’usure et un manque de pression pour atteindre les étages supérieurs des magasins. La population est nerveuse, cet incendie prouve qu’une ville est vulnérable quand le bois est omniprésent.

Bien que circonscrit grâce à  l’intervention rapide de la Compagnie du Capitaine Hacala, ce sinistre met en lumière la vulnérabilité extrême des infrastructures.

Dans son rapport, le capitaine Hacala souligne déjà  la nécessité de renforcer la surveillance nocturne. Malheureusement, ce répit sera de courte durée : le réveil du 1er novembre ne laissera, cette fois, aucune chance au cœur de la cité.

Une étincelle, un désastre

Le drame se noue le 1er novembre 1902, vers 22 heures. Le feu prend naissance de manière accidentelle au cœur du quartier dense.
Sous l’effet d’un vent violent de Nord-Ouest (caractéristique du climat subarctique de l’archipel), l’incendie se transforme instantanément en une tempête de feu. Les bardeaux de bois enflammés s’envolent, propageant le sinistre de toits en toits, bien au-delà  des premiers foyers.

Le combat du Capitaine Hacala

La réponse opérationnelle est dirigée par le Capitaine Hacala. Le corps qu’il dirige et commande est composée de citoyens dévoués répartis en deux sections.

  • les pompiers, manœuvrant les pompes à bras et les lignes de lances;
  • les travailleurs (porte-haches), indispensables pour créer des coupures par l’abattage de bâtiments sains.

[…] Nos pompes à  bras, malgré le zèle et l’énergie surhumaine déployés par les porteurs, n’ont pu fournir qu’un jet dérisoire devant l’immensité du foyer. Le salut de la ville ne peut plus reposer sur la seule force des muscles. Il nous faut de toute urgence une pompe à  vapeur capable de puiser directement à  la mer et de projeter l’eau avec une pression que seule la machine peut garantir.

P. C. HACALA, Correspondance administrative

La lutte est inégale. Les pompiers déploient des pompes à  bras de type de celles des pompiers parisiens, alimentées par les puits de la ville et par l’eau de mer puisée directement dans le port. Des centaines de mètres de tuyaux en cuir et toile serpentent dans les rues, mais la pression est dérisoire face à  la puissance thermique du brasier. Les marins des navires en rade (français et étrangers) débarquent leurs propres pompes de cale pour prêter main-forte.

Un Bilan lourd, le cœur de la cité anéanti

Si le bilan humain est miraculeusement faible (on ne déplore aucune victime directe par les flammes grâce à  une évacuation rapide vers les quais), les dégâts matériels sont catastrophiques.

Le Gouvernement, le Palais de Justice, la Direction de l’Intérieur, la Trésorerie, la Cathédrale et l’évêché, l’école des Frères… ont été détruits ou très endommagés par les flammes ainsi que des dizaines de commerces et d’entrepôts. Plus d’un millier d’habitants se retrouvent sans abri au seuil de l’hiver.

Conséquences et évolution du Service incendie

Dès le 3 novembre 1902, le capitaine Hacala rédige son compte rendu. Son analyse est sans appel : le service doit se moderniser.

Les réformes attendues :

  • Mécanisation : acquisition de pompes à  vapeur beaucoup plus puissantes pour briser la convection des grands incendies;
  • Hydraulique : développement d’un réseau de canalisations avec bouches d’incendie sous pression;
  • Urbanisme : imposition de murs pignons en maçonnerie et interdiction progressive des toitures en bardeaux de bois au profit de l’ardoise ou de la tuile.

Le Grand Feu de 1902 reste l’acte fondateur de la doctrine de sécurité incendie à Saint-Pierre-et-Miquelon, marquant une évolution vers une organisation moderne et résiliente.

Sources

Archives Territoriales de Saint-Pierre-et-Miquelon/ Rapports de la Compagnie des Sapeurs-Pompiers (1902).

Notes

Notes
1 Les bois résineux comme le pin s’enflamment facilement et produisent une flamme très chaude.