Le Tracteur Cournil 4×4 des marins-pompiers de Marseille


Le profil inimitable du Tracteur Cournil
Le profil inimitable du Tracteur Cournil
Châssis Cournil JA1 essence
Châssis Cournil JA1 essence
Tracteur Cournil à cabine avancée
Tracteur Cournil à cabine avancée

Du surplus militaire au tout-terrain des montagnes : l’épopée du Tracteur Cournil

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Bernard Cournil (1908-1983) ouvre son garage à Aurillac. Très vite, il décèle dans la célèbre Jeep du Débarquement, alors disponible en masse dans les surplus de l’armée, l’alliée idéale attendue des agriculteurs locaux pour affronter le relief exigeant du Cantal. L’artisan se met alors à reconditionner pour eux ces véhicules. Mais Il ne se contente pas de réparer : il écoute ses clients et adapte ces tout-terrain aux rigueurs de l’agriculture de montagne. Le grand tournant technique a lieu en 1955 : pour remplacer les moteurs américains d’origine, beaucoup trop gourmands en carburant, il installe un moteur diesel 4 cylindres de 2 092 cm³ déniché lors d’une visite de l’usine parisienne Hotchkiss.

En 1960, face aux critiques sur le manque de visibilité, il conçoit un capot plongeant révolutionnaire qui impose de reculer le moteur, équilibrant parfaitement le véhicule. Le Service des Mines lui impose alors de déposer le modèle : la marque Cournil est née avec l’homologation du type JA1.

Les années 1960 sont l’âge d’or de la société : l’entreprise emploie jusqu’à 55 personnes. Équipé d’outils variés (lames de chasse-neige, pelles, treuils…), le Cournil devient le porte-outils par excellence en France, plébiscité par EDF, l’ONF et les pompiers. En 1964, il est animé par un moteur Leyland plus puissant et intègre un pont autobloquant, une première nationale sur un véhicule de série. Le modèle JA1 devient JA2.

L’essor des tracteurs spécialisés au détriment des engins polyvalents fragilise l’entreprise. En 1970, le Tribunal de commerce prononce une liquidation judiciaire brutale qui laisse Bernard Cournil ruiné et profondément meurtri.

En 1971, son fils Alain reprend l’activité de manière artisanale et relance la fabrication.

En 1977, les droits de fabrication du véhicule sont vendus à une société portugaise, l’UMM (União Metalo-Mecânica). Le design d’origine de Bernard Cournil, avec son fameux nez plongeant si caractéristique, est conservé sur le modèle UMM Cournil.

En parallèle de la production portugaise, la licence française est cédée en 1980 à la société Gevarm (branche du groupe de défense Gevelot), qui s’associe ensuite avec le constructeur de blindés légers Autoland, rebaptisé plus tard Auverland. Ce lointain descendant du Cournil s’éloigne du monde agricole pour séduire les administrations. Il devient véhicule de liaison ou de patrouille au sein de l’Armée de terre française, de la Gendarmerie…

La production des véhicules dérivés du Cournil s’est progressivement éteinte au tournant des années 2000, victime des normes de sécurité modernes et de la concurrence des géants asiatiques.

Un outil idéal pour les sapeurs-pompiers

Une camionnette d'incendie cantalienne
Une camionnette d'incendie cantalienne

Les qualités mises en évidence par cette vue technique expliquent l’intérêt que plusieurs corps de sapeurs-pompiers ont porté au Cournil :

  • Excellente capacité de franchissement
  • Fiabilité sur chemins forestiers ou de montagne
  • Robustesse adaptée aux interventions en milieu rural
  • Aptitude à recevoir différents équipements spécialisés.

Dans les années 1960 et 1970, alors que les véhicules d’incendie tout-terrain spécialisés sont encore peu répandus, le Cournil constitue une solution économique et efficace pour les centres de secours des régions montagneuses ou agricoles.

Le tracteur Cournil chez les marins du feu

Le Bataillon de marins-pompiers de Marseille (BMPM) a lui aussi utilisé des Cournil à la fin des années 1960 et dans les années 1970. Cette adoption est moins connue que celle de nombreux corps communaux du Massif central, mais elle témoigne de la réputation acquise par le constructeur au-delà de son berceau cantalien. Grâce à son gabarit ultra-compact et sa motricité 4×4, le tracteur Cournil pouvait grimper sans peine les pistes escarpées et accidentées lors des feux de forêt — passant là où les camions-citernes feux de forêts moyens ou lourds ne passaient pas — tout en se faufilant aisément dans les ruelles étroites et sinueuses du centre-ville historique de Marseille.

Le tracteur Cournil du Bataillon et les feux de forêts

CCFl Cournil châssis court
CCFl Cournil châssis court

CCFl Cournil châssis cabine
CCFl Cournil châssis cabine

Le premier exemplaire arrive en 1968 en version châssis court bâché en tant que Véhicule de liaison tout-terrain qui prend la dénomination VRF ou véhicule radio-feu chez les marins-pompiers. Initialement destiné aux déplacements de l’inspecteur départemental il est rapidement versé au parc des engins du Bataillon. Il est mis en départ depuis la caserne principale de Saint-Pierre, située rue Saint-Pierre à l’est de la commune de Marseille.
Le VRF est un outil de commandement mobile, de reconnaissance et de transmission. Il est le véhicule de tête du départ constitué baptisé Générale feux de forêt suivi de deux camions-citernes feux de forêts moyens  (CCFM) et deux lourds  (CCFL). Il embarque le chef de secteur/chef de poste/officier d’intervention et dispose d’un équipement radio. Ce premier tracteur Cournil remplace une Jeep Hotchkiss type JH 102 mise en départ en 1960 baptisée Jeep radio. Cette Jeep était en service à la caserne principale de Plombières à Marseille. Il sera lui même remplacé par une Jeep CJ5.
Ce nouveau CCFl Cournil est mis en départ au poste de Saint-Antoine, au nord de la commune.

Ce tracteur Cournil, utilisé occasionnellement comme porte-fanion1Le huitième drapeau de la Marine nationale ne sera attribué au Bataillon qu’en 1982 par le ministre de la défense Charles Hernu., a été ensuite gréé en camion-citerne feux de forêts léger (CCFl). Son équipement hydraulique Guinard est prélevé sur un engin de même type sur châssis Jeep (trois CCFl Guinard ont été livrés au Bataillon en 1950, 1957 et 1959 sur des châssis Hotchkiss JH ou Wyllis). Il comporte une réserve d’eau de 250 litres et une motopompe d’un débit de 6 m3/h à 6 kg/cm2 de pression ainsi qu’un dévidoir tournant.

Les deux suivants sont également des CCFl mais livrés aménagés par Sovis sur des châssis cabines. Leurs motopompes délivrent 250 l/min à 6 bar de pression. Ils sont également chacun armés d’un dévidoir tournant. Leurs roues de secours sont positionnées au dessus de leurs tonnes et de leurs coffres.

Le tracteur Cournil du Bataillon et les feux urbains

Le capitaine de vaisseau Soubiac devant un MFP
Le capitaine de vaisseau Soubiac devant un MFP

En intervention sur la Canebière
En intervention sur la Canebière

Véhicule de transport de tuyaux (VTT)
Véhicule de transport de tuyaux (VTT)

A la charnière des années 1960 et 1970 le Bataillon modifie sa grille de départ des engins de premiers secours (PS). Deux PS Berliet sur châssis GLA, datant de la fin des années 1950, sont remplacés par deux PS sur châssis Citroën 350. Leurs pompes sont récupérées et installées sur deux nouveaux châssis Cournil. A chacun d’eux est adjointe une remorque, entièrement aménagée par les services techniques du Bataillon, qui embarque matériels et tuyaux. La roue de secours est positionnée sur le toit de la cabine. Chaque ensemble est dénommé Mini fourgon-pompe et les deux sont mis en départ à la caserne dite de Strasbourg car située boulevard de Strasbourg (STB) à Marseille dans le centre ville. Le choix de ces châssis s’explique par leur gabarit réduit et l’étroitesse de certaines rues du centre historique de la ville, certaines comportant même des volées d’escaliers2Le tracteur Cournil a d’ailleurs été testé pour le franchissement de tels obstacles sur l’Escalier monumental de la gare de Marseille-Saint-Charles !.
Les deux fourgons portent échelles à coulisse et à crochets. L’une des deux remorques porte sur son toit un ventilateur-éjecteur Aneti (voir notre article). L’équipage est constitué de six hommes. C’est le capitaine de vaisseau Soubiac, commandant le Bataillon de 1968 à 1973, qui est l’instigateur de ces deux nouveaux ensembles destinés à lutter contre les incendies urbains dans des rues où l’accès des fourgons conventionnels est difficile.

Les deux fourgons intervenaient systématiquement en binômes avec donc un engagement de douze hommes et une puissance hydraulique combinée de 120 m3/h. Les fourgons se positionnaient aux points d’alimentation et alimentaient les remorques situées aux points d’attaques. Ces dernières équipées d’entrées d’alimentation et de sorties de refoulements jouaient le rôle de pièces de division. Les fourgons portaient des longueurs de tuyaux dans des coffres situés sous leurs toits, l’essentiel du matériels se trouvant dans les remorques.

Les deux ensembles sont retirés du service actif en 1980 avec la mise en départ d’un des trois fourgons mixtes Camiva (FM) sur châssis Berliet KB6.

L’équipage de ce nouveau FM, notamment à la caserne de Strasbourg, était ainsi constitué de la quasi-totalité des servants des deux MFP (qui comptaient six hommes chacun), mis à part un conducteur.3Chaque fourgon-pompe mixte était armé à dix personnels : un conducteur, un chef de garde, un sous-officier d’alimentation, un sous-officier d’attaque et deux équipes de trois servants.

L’un de deux tracteurs Cournil est modifié pour être transformé en dévidoir hors route en prenant la dénomination VTT pour Véhicule de transport de tuyaux. Il est mis en départ depuis la caserne principale de Saint-Pierre et porte donc le marquage VTT 1STP. Il porte 600 mètres de tuyaux de 70 mm de diamètre et précède l’arrivée des Dévidoirs automobiles feux de forêts (DAFF) sur châssis Land Rover puis sur Unimog4Mais ces derniers portent une pompe attelée. qui sont une spécificité du Bataillon.

Le tracteur Cournil du Bataillon et le secours en montagne

Prototype en cabine avancée
Prototype en cabine avancée

La mise en place d’un secours en montagne à Marseille s’est avéré indispensable pour sécuriser les massifs accidentés et très fréquentés qui entourent la ville, notamment le parc national des Calanques. Ce dispositif permet d’assurer une intervention rapide et hautement spécialisée pour secourir les randonneurs, grimpeurs ou traileurs en situation de détresse sur des terrains escarpés et souvent difficiles d’accès. Les équipes spécialisées du Bataillon, qui constitueront bien plus tard le Groupe de Reconnaissance et d’Intervention en Milieu Périlleux ou GRIMP5Il sera avant cela Secours en falaises et Secours en rochers, avaient besoin d’un véhicule adapté à ce type d’intervention et qui pouvait être en capacité de les acheminer au plus près des victimes. Les engins utilisés pour ces missions ont été des Jeep Willys ou Hotchkiss, Dodge… mais ces derniers n’étaient pas spécifiquement dédiés à ce type de secours particulier.

En 1974 c’est encore un Cournil qui est aménagé pour projeter les équipes d’alpinistes vers les zones accidentées et difficiles d’accès. Mais c’est un modèle à cabine avancée qui est retenu cette fois et sur lequel travaillait Cournil qui voulait étendre la surface de charge de son tracteur initial. Ce concept avait intéressé le Bataillon et l’Armée française qui avaient envisagé des commandes futures. Mais au final l’engin, inconfortable et lent, n’est pas retenu par ces futurs clients potentiels. L’exemplaire livré aux marins-pompiers de Marseille a donc été unique.

Il a arboré les marquages TP pour Transport de personnel et également Secours en Montagne.

Remerciements

Sincères remerciements à Richard Bonneau, Pierre Olivier et Philippe Liautaud pour leur précieuse collaboration et leur contribution essentielle à la finalisation de ce dossier.

Voir aussi :

Marseille et ses pompiers

Une échelle allemande à Marseille (1944)
Un marin-pompier à Marseille (1943/1944)
Les CCF 6000 Unimog Technamm des marins-pompiers de Marseille
La Caserne centrale des pompiers de Marseille,1912
L'explosion du Bd Périer, Marseille, février 1985
La troisième compagnie des sapeurs-pompiers de Marseille, 1938
Le véhicule poudre de grande puissance BBA des marins-pompiers de Marseille (1988)
Le camion-citerne d'attaque des marins-pompiers de Marseille (1990 - 2010)
Le bras élévateur Hi-Ranger Snorkel des marins-pompiers de Marseille (1971-1989)
L'incendie du paquebot Sidi-Ferruch à Marseille, 1953
Le module de spectrométrie de masse des marins-pompiers de Marseille (1996-2009)

Notes

Notes
1 Le huitième drapeau de la Marine nationale ne sera attribué au Bataillon qu’en 1982 par le ministre de la défense Charles Hernu.
2 Le tracteur Cournil a d’ailleurs été testé pour le franchissement de tels obstacles sur l’Escalier monumental de la gare de Marseille-Saint-Charles !
3 Chaque fourgon-pompe mixte était armé à dix personnels : un conducteur, un chef de garde, un sous-officier d’alimentation, un sous-officier d’attaque et deux équipes de trois servants.
4 Mais ces derniers portent une pompe attelée.
5 Il sera avant cela Secours en falaises et Secours en rochers