Le Brasier de la Cité : L’Hôtel-Dieu face aux flammes (1772)
L'épopée des Gardes-Pompes


L’Hôtel-Dieu de Paris a été fondé en 651 par l’évêque Saint Landry sous le règne de Clovis II. Ses bâtiments sont alors situés à l’angle nord-est de l’actuel parvis de Notre-Dame et servent de refuge aux plus démunis et aux malades. Pendant plus d’un millénaire, Il fut le symbole de la charité chrétienne, mais aussi un édifice vulnérable, régulièrement la proie de flammes dévastatrices. L’hôpital était un monstre urbain de bois et de paille et bien que l’eau soit proche, avec une proximité immédiate avec la Seine, l’étroitesse des bâtiments et la présence de nombreuses structures en bois ont facilité de terribles incendies, notamment celui de 1772.

Le tocsin de Notre-Dame

À une époque où la communication instantanée n’existait pas, la survie de l’Hôtel-Dieu reposait sur le son du tocsin, signal d’alerte officiel résonnant depuis la cathédrale Notre-Dame1Depuis la loi de 1905, les autorités civiles et religieuses se partagent le fonctionnement des cloches. Les sonneries civiles marquent les heures, parfois les quarts d’heure, des événements particuliers (tocsin) ou le couvre-feu..

En raison de la hauteur de ses tours, la cathédrale servait de poste de vigie naturel. Selon les Ordonnances de Police de l’époque, les sonneurs avaient pour mission de déclencher le tocsin — une sonnerie rapide et saccadée — dès l’apparition d’une fumée suspecte sur l’Île de la Cité.

Le tocsin de Notre-Dame jette l’alarme dans tous les cœurs ; on court, on s’empresse… le cri des flammes répond au son lugubre de l’airain

L'Hôtel-Dieu au 18ème siècle
L'Hôtel-Dieu au 18ème siècle

Grande Salle de l'Hôtel-Dieu de Paris
Grande Salle de l'Hôtel-Dieu de Paris

Incendie de l'Hôtel-Dieu de Paris en 1772
Incendie de l'Hôtel-Dieu de Paris en 1772

Vue de la cour en flammes
Vue de la cour en flammes

Incendie de l'Hôtel-Dieu de Paris en 1772
Incendie de l'Hôtel-Dieu de Paris en 1772

Casque de feu de garde-pompe (vers 1780)
Casque de feu de garde-pompe (vers 1780)

L’incendie de 1772

Le feu se déclare dans la nuit du 29 décembre, vers minuit. Le foyer prend dans les réserves de suif (graisse animale servant à fabriquer les chandelles de l’hôpital) situées dans les sous-sols, près de la boucherie de l’établissement.
Le suif est un combustible redoutable : une fois enflammé, il coule comme de la lave, dégageant une fumée noire, grasse et toxique qui envahit instantanément les étages.
Les hautes salles communes, chargées de boiseries et de lits à rideaux, aspirent les flammes. Les plafonds s’effondrent les uns après les autres.
Les flammes s’élèvent si haut qu’on les voit de tout Paris.
Le tocsin de Notre-Dame sonne sans s’arrêter, créant un climat de panique généralisée.

L’évacuation des malades a été un défi logistique et humain d’une complexité sans précédent. La surpopulation était chronique et étouffante, on y trouvait pêle-mêle des blessés, des malades contagieux, des femmes en couches et des indigents… L’incendie s’étant déclaré de nuit, les couloirs sont devenus des tunnels de fumée opaque. Sans éclairage public efficace, les sauveteurs (religieuses, gardes-pompes…) avançaient à l’aveugle. En l’absence de brancards en nombre suffisant, les malades étaient portés à dos d’homme ou traînés sur leurs paillasses à travers les décombres et la charpente qui s’effondrait. Certains ont dû être descendus par des échelles de fortune ou même jetés par les fenêtres sur des matelas pour échapper aux flammes.

Les gardes-pompes de Paris

Avant la création du bataillon militaire par Napoléon en 1811, la défense contre le feu reposait sur les Gardes-Pompes, institutionnalisés en 1716. Ces hommes étaient des artisans civils (serruriers, charpentiers…) recrutés pour leur endurance.

Bien que le nombre exact en 1772 puisse varier légèrement selon les archives (certaines sources mentionnent une augmentation progressive après 1722), la capitale s’appuyait sur une base d’une quinzaine de pompes et d’une douzaine de voitures d’eau. Huit bateaux avec pompes furent mis en service entre 1762 et 1764.
Ces pompes  et voitures n’étaient pas regroupées en un seul lieu mais réparties dans une vingtaine de dépôts à travers la ville, souvent dans des couvents comme les Augustins, les Carmes ou les Petits-Pères, ainsi qu’à l’Hôtel de ville.
En 1772, le corps des gardes-pompes compte environ 150 hommes avec à leur tête Pierre Morat, directeur général des pompes du roy depuis 1760.

Alertés par le bourdon de Notre-Dame, ils accouraient depuis leurs dépôts dont le plus proche de l’Hôtel-Dieu est situé près de l’Hôtel de Ville.

Le dévouement des Sœurs Augustines durant la nuit du 29 au 30 décembre 1772 a été extraordinaire. Alors que l’incendie se déclare dans les combles (les réserves de suif et de paille), ce sont elles qui donnent l’alerte. Elles ne fuient pas, au contraire, elles s’enfoncent dans les salles déjà envahies par une fumée âcre2On les voyait, calmes au milieu du tumulte, diriger les valets et les soldats, ne quittant leur poste que lorsque la flamme léchait les rideaux des lits (Récit d’époque)..

On estime qu’il y avait environ plus de 3 000 personnes à l’intérieur au moment du sinistre. Le chaos était tel que le décompte exact des victimes n’a jamais pu être établi avec certitude.

Les pompes vont être actionnées  onze jours (du 29 décembre 1772 au 9 janvier 1773) pour éteindre l’incendie et arroser les décombres.

Un matériel entre innovation et impuissance

Le matériel, décrit dans les mémoires de François Dumouriez du Perrier, illustre les limites techniques du XVIIIe siècle. La Pompe à bras est constitué d’un corps de pompe en cuivre monté sur un châssis de bois. Huit hommes devaient actionner les leviers en cadence pour projeter l’eau (voir notre article). À l’Hôtel-Dieu, l’ascension de l’eau vers les combles était un défi.

Religieux, citoyens et militaires au front

L’incendie vit une mobilisation extraordinaire rapportée par les témoins de l’époque. Les sœurs Augustines et les brancardiers sortent les malades dans le froid glacial de décembre. On entasse les rescapés, tremblants et en chemise, dans la nef de la cathédrale Notre-Dame.
Des centaines de citoyens formèrent des files ininterrompues depuis les bords de la Seine, se passant des seaux de cuir pour alimenter les réservoirs des pompes.

Le régiment des Gardes françaises, sous les ordres du maréchal Biron, est requis pour se porter en renfort des gardes-pompes avec des détachements munis des ustensiles pour y donner les services nécessaires3Lieutenant-Colonel (E.R.) Aristide Arnaud), Pompiers de Paris, des origines à nos jours, France-Sélection, 1985.

Et aujourd’hui ?

À la suite de l’incendie de 1772, plusieurs projets de construction sur d’autres sites que l’île de la Cité sont suggérés, mais l’Hôtel-Dieu garde finalement sa situation au cœur de Paris, et seule une amélioration des bâtiments existants est effectuée. Il est toutefois totalement reconstruit au XIXe siècle par Haussmann, entre 1867 à 1878.
Aujourd’hui, la sécurité incendie de l’Hôtel-Dieu est assurée par une double présence. Comme pour tout le cœur de la capitale, c’est la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris qui détient la compétence territoriale en cas de sinistre.
Par ailleurs l’Hôtel-Dieu dispose de son propre service de sécurité incendie permanent, propre aux établissements hospitaliers.

Il faut noter que depuis l’incendie de Notre-Dame en 2019, la surveillance de tout le secteur de l’Île de la Cité a été renforcée. L’Hôtel-Dieu, étant mitoyen de la cathédrale, fait l’objet de protocoles de sécurité conjoints extrêmement stricts entre l’Assistance publique, la Préfecture de Police et la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris.

Voir aussi

Les incendies dans les cités médiévales et de l'Ancien Régime

Les risques d'incendies dans les cités médiévales

Notes

Notes
1 Depuis la loi de 1905, les autorités civiles et religieuses se partagent le fonctionnement des cloches. Les sonneries civiles marquent les heures, parfois les quarts d’heure, des événements particuliers (tocsin) ou le couvre-feu.
2 On les voyait, calmes au milieu du tumulte, diriger les valets et les soldats, ne quittant leur poste que lorsque la flamme léchait les rideaux des lits (Récit d’époque).
3 Lieutenant-Colonel (E.R.) Aristide Arnaud), Pompiers de Paris, des origines à nos jours, France-Sélection, 1985.