Un bateau-pompe disruptif à New York ! (2018 – 2019)


Le camouflage disruptif

La canonnière britannique HMS Kildangan en 1918.
La canonnière britannique HMS Kildangan en 1918.

Au cours de la Première Guerre mondiale, un artiste britannique Norman Wilkinson1Norman Wilkinson a servi dans la Royal Navy durant la Première guerre mondiale dans les Dardanelles, en patrouille sous-marine en Méditerranée et sur un dragueur de mines dans la Manche. (1878 – 1971), peintre de marine, propose un nouveau concept de camouflage pour les navires militaires. Son idée n’est pas de dissimuler ces navires de combat mais de rendre plus difficile leur identification, leur position, leurs mouvements par l’ennemi. D’où le nom donné à ce nouveau camouflage : razzle dazzle que l’on pourrait traduire par tape-à-l’œil, dazzle en anglais signifiant embrouiller. En effet le fonctionnement des télémètres2Les appareils de visée de l’époque étaient des télémètres optiques basés sur le principe de coïncidence. L’observateur devait régler l’appareil de façon que les deux facettes de l’image projetée dans l’oculaire par un jeu de miroirs se rejoignent parfaitement, afin de donner une seule image du navire ennemi. Une réglette donnait alors la distance séparant le navire de l’observateur. Les motifs disruptifs avaient pour but de perturber la vue de l’observateur au moyen d’une illusion d’optique, et de l’empêcher de reconstituer une image cohérente dans l’appareil : même lorsque les deux facettes étaient correctement alignées, l’enchevêtrement de lignes brisées du camouflage donnait l’impression que l’image finale était mal reconstituée. (Source : Wikipedia)., utilisés à l’époque pour évaluer des distances (nécessaires par exemple pour ajuster les tirs de torpilles depuis des sous-marins), était perturbé (« embrouillé » donc) par l’illusion d’optique générée par ce nouveau type de camouflage fait de lignes brisées, enchevêtrées et contrastées. Ce camouflage , baptisé disruptif en français, fût surtout utilisé par la Marine britannique, moins par la Marine américaine pendant la Première guerre mondiale et moins durant la seconde Guerre mondiale. Des navires civils, souvent ciblés pars les sous-marins allemands U-Boot3Abréviation d’Unterseeboot qui signifie sous-marin en allemand., ont aussi été ainsi « dissimulés ».

Les Dazzle Ships

Le ferry britannique Snowdrow à Birkenhead
Le ferry britannique Snowdrow à Birkenhead

Ce traitement « graphique » des navires à des fins militaires s’inspirait de mouvements artistiques d’avant-garde tels que le cubisme4Le cubisme est caractérisé par l’abandon de la perspective classique, l’éclatement des formes en différentes facettes et l’indépendance des divers plans. ou du camouflage animal (par exemple celui du zèbre5Un groupe de zèbres en mouvement fonctionnerait comme une illusion d’optique, et troublerait la perception des prédateurs, notamment sur les contours des individus qui sont effectivement difficiles à discerner lorsqu’ils sont proches les uns des autres !). Il a inspiré d’autres artistes des générations suivantes.

En 2014 14-18 NOW, l’entité artistique de l’Imperial War Museum britannique, a souhaité commencer les préparatifs de la célébration du centenaire de l’armistice de la Première guerre mondiale. A cette occasion il a été décidé de rappeler aux publics cette technique de camouflage mal connu et qui a été utilisé par plus de 2 000 navires militaires ou civils. Le Musée britannique, en association avec Liverpool biennial6Fondée en 1998, la Biennale de Liverpool présente des œuvres contemporaines dans les lieux publics dans le contexte de Liverpool. et soutenu par Bloomberg Philanthropies 7 Bloomberg Philanthropies est une organisation philanthropique new-yorkaise qui intervient dans les domaines de l’environnement, la santé publique, les arts, l’innovation gouvernementale et l’éducation.a ainsi été à l’initiative d’un projet artistique baptisé Dazzle Ships. Ce dernier s’est concrétisé en Grande-Bretagne avec la transformation de trois navires : L’Edmund Gardner, un ancien bateau pilote britannique du Port de Liverpool aujourd’hui navire musée au Merseyside Maritime Museum, le HMS President, navire de lutte anti-sous-marine de 1918 aujourd’hui intégrée à la Réserve Navale Nationale (Royal National Reserve) sur la Tamise à Londres et le ferry Snowdrow à Birkenhead (photographie ci-dessus) toujours en Angleterre. Le projet avait été baptisé Dazzle ships. Ces navires ont été repeints selon la technique du camouflage disruptif mais avec une approche cette fois plus artistique que militaire ! Et avec un objectif bien différent puisqu’il s’agissait de renforcer la visibilité des navires à des fins d’exhibition plutôt que de la masquer !

Le bateau-pompe John J. Harvey devient disruptif

Le bateau-pompe et son nouveau design Flow separation
Le bateau-pompe et son nouveau design Flow separation

Toujours dans le cadre du projet Dazzle Ships le quatrième navire de cette commémoration devait être américain. C’est la bateau-pompe John J. Harvey de New-York qui a été choisi en 2018. Construit en 1931, une époque difficile pour les États-Unis avec la Grande dépression, c’est un navire dont la mission a été, entre autres, de sauver des vies8Rappelons par exemple que le John J. Harvey était intervenu en février 1942 pour lutter contre l’incendie accidentel du paquebot français Normandie, alors rebaptisé USS Lafayette depuis sa réquisition par les autorités américaines, dans le port de New-York. Il est également intervenu l’année suivante lors de l’incendie du cargo El Estero toujours dans le port de New York. Le cargo était chargé de munitions et menaçait d’exploser ! durant son service actif jusqu’en 1994 et même après puisqu’il a repris spontanément du service, de manière héroïque, lors de l’attentat du 11 septembre 2001 à Manhattan. Il est préservé aujourd’hui par une équipe de bénévoles. Ce sont ces aspects du navire qui ont séduit 14-18 NOW et le Public Art Fund de New-York, une organisation new-yorkaise à but non lucratif qui développe et présente des expositions temporaires et des programmes de sensibilisation.

L’organisme new-yorkais, en liaison avec 14-18 NOW, a donc piloté le projet et a fait appel à l’artiste américaine Tauba Auerbach, une artiste visuelle œuvrant dans de nombreuses disciplines comme la peinture, les livres d’artistes, la photographie et la sculpture. Elle vit et travaille à New York. Elle est donc chargée de donner une nouvelle et temporaire livrée au bateau-pompe en s’inspirant du camouflage disruptif.

Les motifs Flow separation sur la coque du bateau-pompe
Les motifs Flow separation sur la coque du bateau-pompe

Le projet a été baptisé Flow separation car l’artiste a voulu recréer avec le nouveau design du navire les turbulences dynamiques, les mouvements d’eau provoqués dans l’ouverture du sillage du bateau-pompe lorsqu’il navigue. Une vision artistique donc de la dynamique des fluides…
Elle a utilisé les couleurs rouge et blanc qui sont les deux couleurs de la livrée historique9Tous les navires appartenant à la division Marine des pompiers de New-York portent encore aujourd’hui cette livrée rouge et blanche. Il est à noter que le John J. Harvey a pris ces couleurs rouge et blanc en 1957 soit 26 ans après sa mise en service. Antérieurement il était blanc et noir du navire.

Près d’une une vingtaine de peintres se sont mis au travail pendant 25 jours sous la direction de Tauba et a donné au bateau-pompe une nouvelle allure et un aspect bien surprenants ! Pour cela le navire avait été placé en cale sèche à Staten Island, à New York. A cette occasion il a bénéficié d’une restauration extérieure (décapage des zones de rouille…).

La présentation au public a eu lieu à partir de juillet 2018 et devait se prolonger jusqu’en mai 2019.

le bateau-pompe et ses ponts encombrés de passagers !
le bateau-pompe et ses ponts encombrés de passagers !

L’association Save Our Ships New York, qui préserve la navire depuis sa retraite, a continué à organiser des mini-croisières sur la rivière Hudson à partir de plusieurs localisations à New-York, au grand bonheur des new-yorkais et des touristes de passage10Précisons que les mini-croisières pendant cette exhibition étaient gratuites pour les passagers ! Elles le sont toujours aujourd’hui sur le bateau-pompe qui a repris sa livrée antérieure depuis mai 2019..

Pour la seconde fois depuis sa retraite, mais cette fois pour une raison bien plus heureuse11La première était bien sûr l’intervention héroïque et spontanée du navire lors de l’attentat du 11 septembre 2001 alors qu’il état déjà retiré du service actif depuis 1994 ! !, le bateau-pompe reçoit les honneurs de la presse. De nombreuses images sont publiées où on le voit naviguer arborant ses nouveaux motifs colorés et éclatants, ses ponts encombrés de passagers visiblement heureux d’être là !

A l’issue de l’exhibition, au printemps 2019, la bateau-pompe a repris sa livrée historique.

Remerciements

Merci au Public Art Fund de New York et à 14-18 NOW, et donc à l’Imperial War Museum, de nous avoir communiqué des photographies prises pendant l’exhibition Flow separation et de nous avoir permis de les utiliser pour illustrer ce dossier.

 

Une collection de photographies

Notes   [ + ]

1. Norman Wilkinson a servi dans la Royal Navy durant la Première guerre mondiale dans les Dardanelles, en patrouille sous-marine en Méditerranée et sur un dragueur de mines dans la Manche.
2. Les appareils de visée de l’époque étaient des télémètres optiques basés sur le principe de coïncidence. L’observateur devait régler l’appareil de façon que les deux facettes de l’image projetée dans l’oculaire par un jeu de miroirs se rejoignent parfaitement, afin de donner une seule image du navire ennemi. Une réglette donnait alors la distance séparant le navire de l’observateur. Les motifs disruptifs avaient pour but de perturber la vue de l’observateur au moyen d’une illusion d’optique, et de l’empêcher de reconstituer une image cohérente dans l’appareil : même lorsque les deux facettes étaient correctement alignées, l’enchevêtrement de lignes brisées du camouflage donnait l’impression que l’image finale était mal reconstituée. (Source : Wikipedia).
3. Abréviation d’Unterseeboot qui signifie sous-marin en allemand.
4. Le cubisme est caractérisé par l’abandon de la perspective classique, l’éclatement des formes en différentes facettes et l’indépendance des divers plans.
5. Un groupe de zèbres en mouvement fonctionnerait comme une illusion d’optique, et troublerait la perception des prédateurs, notamment sur les contours des individus qui sont effectivement difficiles à discerner lorsqu’ils sont proches les uns des autres
6. Fondée en 1998, la Biennale de Liverpool présente des œuvres contemporaines dans les lieux publics dans le contexte de Liverpool.
7. Bloomberg Philanthropies est une organisation philanthropique new-yorkaise qui intervient dans les domaines de l’environnement, la santé publique, les arts, l’innovation gouvernementale et l’éducation.
8. Rappelons par exemple que le John J. Harvey était intervenu en février 1942 pour lutter contre l’incendie accidentel du paquebot français Normandie, alors rebaptisé USS Lafayette depuis sa réquisition par les autorités américaines, dans le port de New-York. Il est également intervenu l’année suivante lors de l’incendie du cargo El Estero toujours dans le port de New York. Le cargo était chargé de munitions et menaçait d’exploser !
9. Tous les navires appartenant à la division Marine des pompiers de New-York portent encore aujourd’hui cette livrée rouge et blanche. Il est à noter que le John J. Harvey a pris ces couleurs rouge et blanc en 1957 soit 26 ans après sa mise en service. Antérieurement il était blanc et noir
10. Précisons que les mini-croisières pendant cette exhibition étaient gratuites pour les passagers ! Elles le sont toujours aujourd’hui sur le bateau-pompe qui a repris sa livrée antérieure depuis mai 2019.
11. La première était bien sûr l’intervention héroïque et spontanée du navire lors de l’attentat du 11 septembre 2001 alors qu’il état déjà retiré du service actif depuis 1994 !