Le fourgon de grande puissance dévidoir Berliet GCK 160 d’Argenteuil


Dans les années 1970, les sapeurs-pompiers d’Argenteuil, ville en pleine mutation industrielle et urbaine, se dotent en 1972 d’un engin puissant pour faire face aux risques risques majeurs liés aux dépôts de carburant et aux usines de la boucle de la Seine : le fourgon de grande puissance dévidoir (GPD) sur châssis Berliet GCK 160.

Les Grandes puissances

Les missions des fourgons-pompes de grande puissance se distinguent nettement de celles des fourgons d’incendie classiques. Ils constituent l’armement lourd et à longue portée pour lutter contre des incendies majeurs à forte chaleur rayonnante au sein d’usines et entrepôts, de dépôts pétroliers… Le but étant de fournir le maximum d’eau dans le minimum de temps pour alimenter les engins d’attaque.
Ils tractent généralement une remorque lance-canon, dite Monitor, conçue pour projeter de grandes quantités d’eau ou de mousse à une distance importante pour un refroidissement rapide du foyer.
Ils peuvent ainsi remédier au manque d’eau ou à la défaillance des conduites de distribution en établissant de longues lignes de tuyaux avec si nécessaires avec des pompes en relais pour maintenir le pression.

C’est un engin spécialisé conçu pour les missions massives. Contrairement à un fourgon classique, il transporte d’énormes quantités de tuyaux et possède une pompe capable d’un débit impressionnant pour alimenter d’autres engins ou attaquer des feux industriels.
Basé au centre de secours principal d’Argenteuil, il était le premier rempart pour les interventions sur les quais de Seine. Le choix de cette affectation était lié à sa proximité avec des sites sensibles : dépôts pétroliers de Gennevilliers, usines Dassault, parfumeur Roure/Givaudan etc… Cette activité industrielle massive dans les années 1970 présentait des risques d’incendie et d’explosion particulièrement élevés. À cette époque, la réglementation (notamment les prémices du régime des installations classées) était moins stricte qu’aujourd’hui, et la cohabitation entre usines et zones résidentielles denses aggravait le danger.

Vue des orifices d'alimentation et de refoulement
Vue des orifices d'alimentation et de refoulement

Vue des compartiments à tuyaux
Vue des compartiments à tuyaux

Lance-canon remorquable Guinard
Lance-canon remorquable Guinard

Dévidoir automobile tout-terrain (DATT)
Dévidoir automobile tout-terrain (DATT)

Cellule dévidoir sur porteur et motopompe
Cellule dévidoir sur porteur et motopompe

Ensemble de grande puissance parisien
Ensemble de grande puissance parisien

Il n’est pas le premier Grande puissance affecté à Argenteuil puisque un tel engin avait été mis en service en 1942. Guinard avait alors aménagé un châssis Renault AHN en l’équipant d’une pompe d’un débit de 120 m3/h à 11 kg/cm2 de pression.

Un châssis poids lourd

Le modèle GCK est présenté en 1960 avec des premières livraisons en 1961. Selon la nomenclature Berliet, G signifie qu’il s’agit d’un porteur, c’est à dire un camion rigide avec un châssis pour une caisse, une benne ou une citerne… C signifie Gamme lourde, Le GCK est donc le poids lourd de cette famille spécifique, conçu pour transporter des charges plus importantes que les autres versions, K signifie Cabine avancée, sans capot moteur proéminent, le moteur étant sous le siège ou entre les sièges, qui a révolutionné le confort et la visibilité des chauffeurs à son lancement en 1958.

Le GCK, avec sa cabine avancée caractéristique des années 70, était réputé pour sa robustesse et sa capacité à supporter des équipements lourds. Alors que la plupart des centres de secours se contentaient de châssis GAK ou GBK, Argenteuil a bénéficié du GCK 160. La carrosserie est de type fourgon intégral à quatre portes et présente des formes anguleuses (souvent baptisée Cercueil chez les pompiers !). Sa longueur atteint presque les sept mètres !

L’engin est propulsé par un moteur Diesel 5 cylindres Berliet type M520, développant une importante puissance de 162 chevaux, capable de mouvoir un poids total en charge de seize tonnes et d’alimenter sans souffrance la pompe à incendie.

Lance-canon Monitor avec une majuscule ?

La majuscule viendrait du nom propre d’un navire américain révolutionnaire de la guerre de Sécession : l’USS Monitor, conçu par l’ingénieur John Ericsson (1803-1889).

  • La source technique : avant ce navire, les canons étaient fixes sur les côtés des bateaux. L’USS Monitor a introduit la première tourelle blindée rotative à 360°,
  • Le passage au civil : à la fin du XIXe siècle, les ingénieurs ont créé des lances à eau capables de pivoter dans tous les sens (utilisées sur les bateaux-pompes). Par analogie avec la célèbre tourelle du navire, ces dispositifs ont été appelés monitors, ou plutôt Monitors. On gardait la majuscule pour souligner cette filiation technologique.

John Ericsson aurait, en effet, assisté George Braithwaite pour la mise au point d’une des premières pompes à incendie à vapeur, liant son travail naval à ses innovations pour les pompiers.

La cabine est dessinée par le célèbre designer Philippe Charbonneaux1Styliste de renom, ses créations couvrent les domaines les plus variés : réfrigérateur, lampe-torche, stylo, télévision, ordinateur mais aussi carrosserie à ligne intégrée, Chevrolet Corvette, Delahaye 235, Renault R8, R16, etc… soit 75 modèles au total., sa silhouette est reconnaissable avec ses deux grands pare-brises et son allure massive.

D’importantes performances Hydrauliques

La vocation première de cet engin n’était pas l’attaque directe, mais l’alimentation avec la possibilité d’établissement de grandes longueurs.
Pour cela il est équipé d’une pompe centrifuge Berliet de grande puissance capable de débiter plus de 120 m3/h à une pression de 15 bar. Celle-ci est alimentée grâce à deux orifices de 110 mm de diamètre et refoule dans deux autres de même diamètre.

Par ailleurs l’engin porte 1200 mètres de tuyaux de 110 mm, permettant d’aller chercher l’eau directement dans la Seine pour alimenter les échelles et les canons à eau sur les grands incendies industriels. Ces tuyaux sont rangés en écheveaux par longueurs de 40 mètres dans deux compartiments longitudinaux. Ces derniers sont à ciel ouvert mais recouverts d’une bâche dont le repliement facilite le rechargement des tuyaux après intervention.

L’engin est flanqué de nombreux coffres qui contiennent divers matériels nécessaires à son activation : tuyaux complémentaires, pièces de jonction, pièces de division, lances, crépines, outils… et la roue de secours.
Dans la cabine sont présents de coffres de banquettes renfermant de petits matériels et outils (tricoises, cordages, hachette,pinces…).
Contrairement aux engins de ce type chez d’autres corps de sapeurs-pompiers, mais comme ceux des engins parisiens, l’engin ne porte pas de dévidoirs mobiles. Par ailleurs il ne porte pas non plus de réserve d’eau.

Son coffre traversant situé au dessus de l’essieu arrière porte dix aspiraux2Les aspiraux désignent les tuyaux semi-rigides utilisés pour alimenter la pompe du fourgon à partir d’un point d’eau naturel : rivière, étang, piscine, citerne souterraine… de deux mètres de long et 110 mm de diamètre nécessaires à une alimentation massive.

L’engin tracte habituellement une lance-canon remorquable de type Monitor (voir notre dossier). Celle-ci débite de 175 à 370 m3/h d’eau sous une pression de 8 à 15 kg/cm2. Sa portée est de 65 à 90 mètres et manœuvrable de 70° en azimut et de 90° en site.

Par ailleurs il pouvait être accompagné d’un camion dévidoir tout terrain (DATT) aménagé sur un châssis Mercedes Unimog 404. Outre de nouvelles longueurs de tuyaux, ce dernier tractait une motopompe remorquable permettant d’augmenter la puissance hydraulique de l’ensemble de grande puissance. La lance-canon citée ci-dessus nécessitait pour son alimentation quatre lignes de 110 mm pour être exploitée de manière optimale.

État de Service et Faits d’Armes

Le GCK d’Argenteuil a marqué les esprits lors des sinistres majeurs des années 1970 et 1980 dans le Val-d’Oise et en soutien à la Brigade de Sapeurs-Pompiers de Paris (BSPP).
Même si Argenteuil dépend du SDIS 95 (Val-d’Oise) et non de la BSPP (Brigade de Sapeurs-Pompiers de Paris), ce véhicule spécifique a bien connu des engagements en renfort de la capitale. Argenteuil est en effet situé sur une boucle de la Seine, juste en face de Gennevilliers et de Colombes, et à proximité des dépôts pétroliers de Gennevilliers ou Nanterre qui sont en zone de défense des pompiers de Paris.

Fin de service

Le GCK 160 d’Argenteuil a fini par être retiré du service opérationnel au milieu des années 90, remplacé par un camion dévidoir en départ depuis le centre de secours voisin de Cormeilles-en-Parisis. Il est renforcé en 2009 par une berce dévidoir Behm sur un porteur Renault Premium qui rejoint à nouveau le centre de secours d’Argenteuil en 2014.

Notre fourgon est heureusement conservé aujourd’hui par le Musée départemental des sapeurs-pompiers du Val-d’Oise à Osny (95).

D’autres exemplaires

D’autres corps de sapeurs-pompiers ont mis en départ des fourgons similaires sur châssis Berliet GCK offrant également une hydraulique de 120 m3/ h.  A commencer par les pompiers de Paris avec quatre exemplaires sur châssis GCK 10 (GPD 7, 8, 9 et 14, 15) et quatre autres sur châssis GCK 160 et 200 (GPD 17, 17, 18 et 19).

On peut citer, sans être exhaustif, également les sapeurs-pompiers de Lille (59), Dunkerque (59), Montluçon (03), Metz (57), Mulhouse (68), Tourcoing (59), Angers (49)

Ces derniers peuvent présenter des différences d’armement, refouler dans quatre sorties de 70 mm par exemple, au lieu de deux de 110 mm et être équipés de deux dévidoirs mobiles avec pour chacun 200 mètres de tuyaux de 70 mm de diamètre.

En 1970 Berliet regroupe ses activités incendie avec celles de Guinard pour fonder la société Camiva (Constructeurs Associés de Matériels d’Incendie, Voirie et Aviation). Sur les derniers modèles de la série GCK  le logotype Camiva a fini par remplacer l’inscription Berliet en lettres capitales sur la calandre.

La particularité des engins parisiens étaient d’être engagés en binômes pour constituer des ensembles de grandes puissances (EGP).

Une collection de photographies

Voir aussi

Les véhicules d'incendie sur porteurs Berliet

Le fourgon-pompe dévidoir de grande puissance Berliet GLCK (1954-1963)
Le camion-citerne d'incendie Berliet GLA/GLB
Le VMR 130 Sides/Berliet de Rhône-Poulenc Roussillon (1966-1994)
Les échelles Magirus sur châssis Berliet GBK 619
Le fourgon-pompe tonne Berliet 770 KEH Camiva
Le fourgon-pompe tonne Berliet GAK (1960 - 1973)

Les véhicules d'incendie de Grande puissance

Le fourgon d'appui des sapeurs-pompiers de Paris (FA)
Le fourgon-pompe tonne de grande puissance Guinard des sapeurs-pompiers de Mulhouse (1963)
L'autopompe de grande puissance Somua des sapeurs-pompiers de Paris (1923)
Le turbopompe de la Protection civile (1955)

Notes

Notes
1 Styliste de renom, ses créations couvrent les domaines les plus variés : réfrigérateur, lampe-torche, stylo, télévision, ordinateur mais aussi carrosserie à ligne intégrée, Chevrolet Corvette, Delahaye 235, Renault R8, R16, etc… soit 75 modèles au total.
2 Les aspiraux désignent les tuyaux semi-rigides utilisés pour alimenter la pompe du fourgon à partir d’un point d’eau naturel : rivière, étang, piscine, citerne souterraine…