Le fourgon-pompe tonne de grande puissance Guinard des sapeurs-pompiers de Mulhouse (1963)


En 1962 les sapeurs-pompiers du Haut-Rhin commandent à Guinard un engin-pompe de grande puissance qui sera construit à un seul exemplaire. Il est destiné à être mis en départ depuis la caserne centrale de Mulhouse située rue des Maréchaux, en centre ville.

Cette commande s’effectue dans un contexte particulier. Si l’Alsace redevient française en 1918, après avoir été allemande pendant près d’une quarantaine d’années, ses sapeurs-pompiers agissent, durant la Seconde guerre mondiale, selon des règlements fixés par l’occupant1Les sapeurs-pompiers de Mulhouse, leurs officiers et leur chef de corps, le Capitaine Ludmann, sont incorporés de force dans la Feuerschutzpolizei, la Police de protection contre les incendies, et doivent porter l’uniforme allemand.. A ce titre les sapeurs-pompiers de Mulhouse reçoivent des fourgons d’incendie allemands dont trois de grande puissance de type LF25 2LF pour Löschgruppenfahrzeug signifiant en allemand Véhicule de lutte contre les incendies. selon la terminologie allemande et un fourgon-pompe de type LF15. A l’issue de la Guerre une partie de ces moyens est conservée et est complétée ou remplacée au fil des années par des achats de matériels aux fournisseurs français (Laffly, Guinard…). Les sapeurs-pompiers de Mulhouse pouvaient en outre compter sur le renfort de leurs collègues des Mines domaniales de potasse d’Alsace, situées au nord de Mulhouse, qui armaient également, entre autres engins, deux fourgons de type LF25.

Du fait de la proximité géographie de Mulhouse des frontières allemandes les relations entre les deux corps de sapeurs-pompiers se sont poursuivies après la Guerre à travers des manœuvres et même parfois au cours d’interventions conjointes sur des sinistres. Autant d’occasions de comparer les matériels respectifs qui les équipaient. Les performances et la conception des engins allemands sont apppréciées.

Robert Daubrosse3Guinard Véhicules d’incendie, Robert Daubrosse, ETAI, 1996, ISBN 2-7268-8267-6 rapporte que l’Inspecteur général des services d’incendie du Haut-Rhin, le colonel Ludmann, également chef de corps des sapeurs-pompiers de Mulhouse, sans doute lassé des superlatifs que l’on employait pour qualifier les engins allemands, souhaitait montrer à ses collègues d’Outre-Rhin que l’industrie française, si on lui en donnait les moyens, était en capacité de produire des engins d’intervention qui égalaient, voire dépassaient, tant en performances qu’en esthétique et finitions, celles de leurs fourgons d’incendie.

Ainsi un cahier des charges est confié au fournisseur français Guinard en 1962 pour un engin capable :

  • d’intervenir sur des départs de feux ou de petits feux,
  • d’être engagé sur des grands feux, en particulier sur des feux industriels,
  • de lutter contre des feux d’hydrocarbures avec des possibilités d’engagement, en autonomie, de moyens producteurs de mousse.

Guinard se met donc à l’œuvre en 1962 pour produire cet engin d’exception à la fois sur le plan des performances et sur celui de la beauté des lignes.

Le fourgon-pompe tonne de grande puissance Guinard/Saviem des sapeurs-pompiers de Mulhouse. Ici dans sa livrée de prestige: pneus à flancs blancs, enjoliveurs de roues argentés... Le gyrophare est orange au début des années 1960, il deviendra bleu au début des années 1970.

Le châssis utilisé est un Saviem4 Société anonyme de véhicules industriels et d’équipements mécaniques ou Saviem. Entreprise créée en 1955 par la fusion de la société Latil, des poids lourds Renault et de Somua. de la gamme JL5Le Somua JL 19 créé en 1955 devient le Saviem JL 19 en 1956. Il est remplacé par le Saviem JL 20 en 1959. La gamme est prolongée avec les JL 21, 23 et 25 de poids totaux en charge respectifs de 11, 13 et 15 tonnes. créée en 1956 à partir du Somua JL 19, le JL 25.
C’est un châssis de 15 tonnes de poids total en charge, équipé d’une direction assistée pneumatique. Il est animé par un moteur Diesel Saviem de 6 640 cm3, 150 CV.
Guinard fait, une fois encore, appel au carrossier H. Arnault6Le carrossier a conçu par exemple au début des années 1950 la carrosserie torpédo du premier secours Hoctchkiss appelé à un bel avenir ! Il a également dessiné, toujours pour Guinard, un fourgon-pompe tonne sur châssis Delahaye 163. situé à Garches, à deux pas des Établissements Guinard à Saint-Cloud, en région parisienne.

Un citerne porte 2 500 litres d’eau, une autre 500 litres de liquide émulseur. La pompe installée est entièrement en bronze et offre un débit de 180 m3/h à 12 bar ou 120 m3/h à 15 bar.

Par ailleurs l’engin est équipé d’un groupe motopompe haute pression, animé par un moteur Bernard, permettant un débit de 2000 l/min à 40 bar de pression. C’est un dispositif rare à cette époque.

L’eau de la citerne principale est chauffée grâce à un thermoplongeur (chauffage avec thermostat). Citernes, pompes et tuyauteries sont intégrées à une enceinte calorifugée maintenue à température positive par un système à air pulsé situé dans un des coffres. On peut donc engager l’engin par grands froids sans crainte du gel.

L’alimentation de l’engin est réalisée par deux entrées de 110 mm positionnées chacune sur un flanc de l’engin. Les refoulements se font à partir du panneau hydraulique arrière. Ce dernier ne comporte pas de dévidoirs tournants. Ceux-ci sont situés eux aussi sur le flancs de l’engin : à sa gauche avec 80 mètres de tuyaux pour la basse pression et à sa droite avec 40 mètres de tuyaux pour la haute pression.

L’esthétique n’a pas été oubliée, c’était un attendu de l’Inspecteur départemental. Les citernes sont intégrées dans la carrosserie, ce qui donne une belle ligne au fourgon. Des baguettes argentées parcourent les côtés de l’engin. Des enjoliveurs chromés et finement ciselées équipent les roues. Les flancs des pneus sont blancs.

La cabine accueille douze places et est équipé à son avant droit d’un phare de recherche.

Livré et mis en départ en 1963 l’engin, par ses caractéristiques (mise à part son emport d’eau), ne répond à aucune des spécifications de la normalisation française. Ce sera un fourgon-pompe tonne de grande puissance. Pour Guinard c’est un superfourgon-pompe. Il est baptisé le mammouth par les sapeurs-pompiers locaux du fait de ses performances hors du commun.

Long de 6.75 mètres le gabarit de l’engin va être problématique lors de ses départs en intervention depuis la caserne centrale des Maréchaux situé en centre-ville. Le fourgon est alors transféré au poste de Bourtzwiller au nord de la ville.

Engagés sur des feux industriels chimiques ou électriques il a souvent tracté une remorque poudre.

L’engin, retiré du service actif en 1990, est précieusement conservé aujourd’hui par le musée des sapeurs-pompiers d’Alsace, à Vieux-Ferrette (Haut-Rhin).

Notes   [ + ]

1. Les sapeurs-pompiers de Mulhouse, leurs officiers et leur chef de corps, le Capitaine Ludmann, sont incorporés de force dans la Feuerschutzpolizei, la Police de protection contre les incendies, et doivent porter l’uniforme allemand.
2. LF pour Löschgruppenfahrzeug signifiant en allemand Véhicule de lutte contre les incendies.
3. Guinard Véhicules d’incendie, Robert Daubrosse, ETAI, 1996, ISBN 2-7268-8267-6
4. Société anonyme de véhicules industriels et d’équipements mécaniques ou Saviem. Entreprise créée en 1955 par la fusion de la société Latil, des poids lourds Renault et de Somua.
5. Le Somua JL 19 créé en 1955 devient le Saviem JL 19 en 1956. Il est remplacé par le Saviem JL 20 en 1959. La gamme est prolongée avec les JL 21, 23 et 25 de poids totaux en charge respectifs de 11, 13 et 15 tonnes.
6. Le carrossier a conçu par exemple au début des années 1950 la carrosserie torpédo du premier secours Hoctchkiss appelé à un bel avenir ! Il a également dessiné, toujours pour Guinard, un fourgon-pompe tonne sur châssis Delahaye 163.