Le fourgon-pompe dévidoir de grande puissance Berliet GLCK (1954-1963)


Le fourgon-pompe dévidoir de grande puissance (FPDGP) sur châssis GLCK 10 ne s’est pas imposé par hasard ; il s’inscrit dans une succession de matériels mythiques ayant forgé la doctrine des grands feux. Il succède directement au Berliet PCK, dont il reprend la robustesse tout en offrant une cabine avancée plus moderne et une capacité de charge accrue. Mais l’héritage remonte plus loin : avant l’ère Berliet, cette fonction de grande puissance était assurée par les impressionnants Laffly et les robustes Somua depuis les années 1920 (lire notre article). Le FPDGP Berliet GLCK reste le symbole d’une époque où la puissance mécanique a permis aux secours de changer d’échelle face aux grands sinistres.

Bus Berliet PLR (1961)
Bus Berliet PLR (1961)
Première génération de carrosserie
Première génération de carrosserie

Seconde génération de carrosserie
Seconde génération de carrosserie

Version hydrochimique
Version hydrochimique

Version 2x110 mm
Version 2x110 mm

Version 4x70 mm
Version 4x70 mm

Les compartiments à tuyaux
Les compartiments à tuyaux

Départ pour <em>grand feu</em> !
Départ pour grand feu !

Les Grandes puissances

Les missions des fourgons-pompes de grande puissance se distinguent nettement de celles des fourgons d’incendie classiques. Ils constituent l’armement lourd et à longue portée pour lutter contre des incendies majeurs à forte chaleur rayonnante au sein d’usines et entrepôts, de dépôts pétroliers… Le but étant de fournir le maximum d’eau dans le minimum de temps pour alimenter les engins d’attaque.
Ils peuvent aussi remédier au manque d’eau ou à la défaillance des conduites de distribution en établissant de longues lignes de tuyaux avec si nécessaires avec des pompes en relais pour maintenir le pression.

Un engin hydraulique dit de grande puissance doit répondre à trois caractéristiques essentielles :

  • C’est une autopompe qui possède sa propre pompe entraînée par le moteur de propulsion de l’engin et capable d’aspirer l’eau d’un point d’eau ou d’une bouche d’incendie pour la refouler sous pression. Cette pompe doit offrir des performances plus importantes que celles des véhicules d’incendie standards, en général 120 m3/h ;
  • C’est aussi un camion dévidoir. À l’arrière, le véhicule transporte d’importantes longueurs de tuyaux. Cela permet d’établir des lignes d’alimentation très longues depuis une source d’eau éloignée jusqu’au foyer de l’incendie. Ces tuyaux sont lovée en écheveaux dans des compartiments spéciaux ;
  • Important diamètre des tuyaux, 110 mm en général, permettant de fortes poussées hydrauliques sans pertes de charges excessives.

Le porteur Berliet GLCK 10

Berliet propose au Salon de l’automobile de 1954 son plus gros modèle d’engin destiné aux sapeurs-pompiers sur un châssis GLCK 10, Grand porteur Long à Cabine avancée, version K, avec une charge totale de 13 tonnes.

Le moteur diesel du Berliet GLCK se situe directement sous la cabine. Contrairement aux modèles GLR classiques qui possédaient un long capot avant (cabine conventionnelle), le GLCK utilise une architecture dite cabine avancée. Il offre une puissance de 150 chevaux et une vitesse maximum de 85 km/h.

Avec sa carrosserie intégrale d’un seul tenant, il présente une allure générale proche de celle des bus que propose le constructeur à l’époque. Cela lui a d’ailleurs valu le surnom d’autobus. Il faut dire que l’engin doit comporter une espace important pour emporter des longueurs importantes de tuyaux ainsi qu’un équipage de souvent plus de dix sapeurs-pompiers !
Par ailleurs il était nécessaire que l’engin dispose d’une important volume de rangement pour charger les accessoires, matériels et équipements nécessaires à son activation : longueurs de tuyaux complémentaires, lances, pièces de jonction, de division, flotteur, crépines, outils divers… tenues d’approche et roue de secours.
C’est pourquoi l’engin est équipé de nombreux et vastes coffres latéraux.

Contrairement aux modèles « GLR » classiques qui possédaient un long capot avant (cabine conventionnelle), le GLCK utilise une architecture dite « cabine avancée » (ou cabover en anglais).

L’équipement incendie

La pompe à incendie est donc une pompe de grande puissance offrant un débit de 120 à 150 m3/h à des pressions respectivement de 15 et 12 kg/cm2. C’est la fameuse pompe P5 de Berliet à amorceur à anneau d’eau. Sa conception en bronze massif la rendait virtuellement inusable, mais extrêmement lourde, plus de 300 kg ! C’est pour cette raison qu’elle n’équipait que des châssis lourds.
Elle est entrainée par le moteur de propulsion de l’engin grâce à une prise de mouvement attelé à son arbre en acier inoxydable.

La dotation en tuyaux de l’engin se répartit en deux compartiments longitudinaux formant la caisse dévidoir. Ces derniers sont à ciel ouvert mais recouverts d’une bâche dont le repliement facilite le rechargement des tuyaux après intervention. Les tuyaux, de 110 mm de diamètre, sont lovés en écheveaux par longueurs de 40 mètres reliés par des raccords.
Un marche-pied rabattable permet à deux servants de se tenir debout de part et d’autre du véhicule, à l’arrière, de manière à veiller au bon déploiement des tuyaux, l’engin roulant à vitesse réduite en dévidant. Par ailleurs ces servants permettent d’éviter des chocs trop violents aux raccords lorsque ceux-ci atteignent le sol.

Cette dotation en tuyaux varie selon les exemplaires et est portée à 1 600, 1 800 ou 2 000 mètres selon les exemplaires.

Variantes

L’engin produit pendant plus de huit ans par Berliet a présenté plusieurs variantes de carrosserie et d’aménagements.

  • La carrosserie. Deux générations de carrosseries se sont succédé de 1954 à 1962. La seconde a perdu en luxe : certains éléments chromés disparaissent comme par exemple ceux qui recouvrent les joints de parebrise, le monogramme Berliet sur la face avant est beaucoup moins travaillé. De manière plus visible la face avant est moins plate et les passages de roues ne sont plus en demi-cercles tronqués, le capot d’accès au moteur est moins haut, les supports de fixation d’essuies-glaces sont situés en partie haute du parebrise. L’agencement en coffres peut aussi changer selon les versions.
  • Les aménagements incendie. La puissance de la pompe ne change pas en fonction des versions, elle reste la P5 Berliet de 120 m3/h. Mais ses refoulements peuvent varier. On trouve ainsi une configuration avec deux refoulements de 110 mm. C’est le cas par exemple pour les exemplaires des sapeurs-pompiers de Paris. Cette configuration positionne véritablement l’engin comme une station de pompage mobile. D’ailleurs les engins ainsi configurés ne portent pas de dévidoirs mobiles standards avec des longueurs de tuyaux de 70 mm de diamètre.
    Une autre configuration présente quatre sorties de refoulements de 70 mm de diamètre. Enfin une version plus complexe présente quatre sorties de 70 mm et deux de 110 mm, c’est le cas par exemple de l’exemplaire mis en départ à Rouen en 1960.

Une version, baptisée hydrochimique, embarque une réserve importante de liquide émulseur, et a donc la possibilité de produire de la mousse extinctrice, particulièrement utilisée dans la lutte contre les feux d’hydrocarbures. C’est le cas par exemple du fourgon mis en service à Metz en 1961 avec deux réserves de 800 litres d’émulseur et plusieurs coffres supplémentaires. L’emport de tuyaux est plus faible, du fait de la place occupée par la réserve de liquide émulseur et l’ajout de coffres, mais reste importante (1 600 mètres).

Les fourgons non hydrochimiques portent toutefois presque toujours une réserve de liquide émulseur en bidons rangés dans les coffres ainsi que les équipements pour en permettre l’injection en ligne.

Enfin certains corps de sapeurs-pompiers ont voulu rendre l’agrès un peu plus polyvalent et l’ont équipé d’un jeu d’échelles portables positionnées sur le toit de la caisse dévidoir via un passage central (fourgons de Rouen, de Strasbourg…).

Cas des sapeurs-pompiers de Paris

L’utilisation des fourgons de grande puissance, baptisés grandes puissances dévidoirs ou GPD a été particulière. Le principe d’emploi relève d’une combinaison historique de deux engins : une autopompe de grande puissance associée à un camion dévidoir, également dit de grande puissance, équipé d’une lance-canon de type Monitor. Les deux engins formaient un ensemble baptisé Ensemble de grande puissance ou EGP. Pour gagner en souplesse les pompiers de Paris ont fait évoluer cet ensemble en combinant deux engins identiques, toujours de grande puissance, offrant chacun à la fois une dotation importante en tuyaux et une pompe à fort débit. Ainsi les GPD n’étaient jamais activés seuls mais toujours en binômes même si sur intervention, un seul GPD suffit. Dans ce cas le second, non utilisé, est gardé en réserve ou renvoyé vers sa caserne pour le rendre à nouveau disponible. L’un des deux GPD tractait une lance-canon remorquable de type Monitor (LMR) ou une lance Monitor remorquable à balayage automatique (LMRBA).

Ce binôme pouvait être complété par un camion d’émulseur, tractant une lance-canon mousse remorquable (LCM). Ce renfort apporte 3 000 litres de liquide émulseur en 15 fûts de 200 litres. L’EGP devient alors un EGPM pour Ensemble de grande puissance mousse.

Une synergie de puissance : l’appui terrestre aux moyens nautiques

À Paris comme à Marseille, la lutte contre les sinistres d’envergure repose sur une complémentarité tactique entre terre et eau. Les Fourgons de grande Puissance jouent ici un rôle crucial : ils servent de relais de force pour les bateaux-pompes. Capables de déployer des kilomètres de tuyaux de gros diamètre en un temps record, ces mastodontes terrestres permettent de projeter la puissance de pompage quasi illimitée des navires bien au-delà des berges ou des quais. En transformant le plan d’eau en une véritable source d’alimentation stratégique, ces engins garantissent un débit hydraulique massif et ininterrompu, indispensable pour maîtriser les incendies industriels ou urbains les plus violents.

Voir à ce propos notre article, Des bateaux-pompes et des tuyaux.

On peut citer le GPD2 parisien, en départ depuis la caserne Malar, qui appuyait le bateau-pompe Ile-Saint-Louis mis en service en 1960. Le bateau-pompe pouvait alors servir de station de pompage en refoulant vers l’engin terrestre qui portaient des tuyaux et une sortie de refoulement de 150 mm de diamètre.

A Marseille le fourgon-pompe dévidoir de grande puissance, mis en départ en 1961, assurait, en seconde partie de sa carrière, le même appui aux bateaux-pompes mis à quais de la caserne de La Grande-Bigue, orientée vers la défense du port et la rade nord de Marseille.

Le point de jonction entre le bateau et le camion repose sur des collecteurs d’alimentation et des pièces de division massives. Pour que la synergie fonctionne, les pressions doivent être parfaitement synchronisées : le bateau-pompe puise l’eau (une source inépuisable) et la refoule vers le quai via des tuyaux de gros diamètre. Le FPDGP/GPD prend le relais, soit en utilisant sa propre pompe pour redonner de la pression (relais), soit en servant de centre de distribution hydraulique vers plusieurs lances ou vers les engins d’attaque de type fourgon-pompe tonne.

La lance-canon remorquable

L’engin tracte souvent une lance-canon remorquable de type Monitor (voir notre dossier). Celle-ci débite de gros volumes d’eau avec une forte portée.

Celle-ci apporte des avantages spécifiques lors de sinistres industriels ou de grande ampleur (feux d’entrepôts, raffineries, etc.). Elle possède généralement un débit bien supérieur aux lances à main classiques et permet de projeter l’eau ou la mousse à des distances considérables (souvent plus de 60-80 mètres), restant hors de la zone de danger immédiat. La remorque offre une assise au sol très lourde qui encaisse le recul (la force de réaction) du jet. Mais Une lance-canon est un monstre assoiffé. Pour fonctionner, elle a besoin d’énormément d’eau et de pression. C’est pourquoi on l’a associé naturellement au fourgon-pompe de grande puissance, indispensable pour que le canon soit réellement efficace.

Différentes affectations

On peut citer, sans être exhaustifs, les corps de sapeurs-pompiers qui mis en service des fourgons de ce type sur ce châssis Berliet GLCK : Dunkerque (1955), Rouen (1956), Le Havre (1960), Lille (1960), Marseille (1961), Metz (1961), Beauvais (1961), Blois (1962), Strasbourg (1962)…

Les pompiers de Paris se sont équipés de GPD sur des châssis GLCK de 1955 à 1961.

On peut citer encore une exemple de service de sécurité industrielle avec l’exemplaire de l’usine Peugeot de Sochaux mis en service en 1955.

On le voit, le présence d’un tel véhicule d’incendie lourd est limitée aux grands corps en secteurs fortement industrialisés (raffineries, usines chimiques, zones portuaires) ou les très grands complexes logistiques où un incendie peut devenir incontrôlable sans un apport d’eau massif immédiat.

Le Berliet GLCK en version FPDGP a incarné une étape charnière dans l’histoire du matériel d’incendie français. Bien plus qu’un simple camion, il représentait l’avènement de la force hydraulique mobile nécessaire pour faire face aux risques industriels. En combinant une pompe à haut débit et une capacité de dévidoir impressionnante sur un châssis GLCK réputé pour sa robustesse légendaire, Berliet a offert aux sapeurs-pompiers un engin capable de transformer n’importe quel point d’eau en une véritable artillerie de lutte contre le feu.

Si sa silhouette massive et son ronronnement caractéristique appartiennent aujourd’hui au patrimoine et aux collections de passionnés, l’héritage technique du GLCK perdure : il a défini le standard de l’alimentation des lances canons et des dispositifs de grande puissance que nous utilisons encore aujourd’hui : les sapeurs-pompiers parisiens peuvent actuellement engager un  ensemble de grande puissance sous la forme d’un binôme constitué d’un fourgon d’appui (FA), détenteur de la puissance hydraulique (voir notre article) et d’un camion d’accompagnement (CA) apportant tuyaux et liquide émulseur (voir notre article). Cet ensemble mis en service au milieu des années 1980 a été baptisé tout naturellement FACA.

Grande puissance dévidoir (GPD) -  Berliet GLCK première génération
Grande puissance dévidoir (GPD) - Berliet GLCK première génération
Fourgon-pompe dévidoir (FPD) - Berliet GLCK seconde génération
Fourgon-pompe dévidoir (FPD) - Berliet GLCK seconde génération
Une collection de photographies

Voir aussi…

Les véhicules d'incendie de Grande puissance

Le fourgon d'appui des sapeurs-pompiers de Paris (FA)
Le fourgon-pompe tonne de grande puissance Guinard des sapeurs-pompiers de Mulhouse (1963)
L'autopompe de grande puissance Somua des sapeurs-pompiers de Paris (1923)
Le turbopompe de la Protection civile (1955)

Les véhicules d'incendie sur porteurs Berliet

Le camion-citerne d'incendie Berliet GLA/GLB
Le VMR 130 Sides/Berliet de Rhône-Poulenc Roussillon (1966-1994)
Les échelles Magirus sur châssis Berliet GBK 619
Le fourgon-pompe tonne Berliet 770 KEH Camiva
Le fourgon-pompe tonne Berliet GAK (1960 - 1973)

Remerciements

  • Fabien ISLER
  • André ARRU-GALLART